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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/447

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paraît être en contradiction avec l’esprit qui a si heureusement inspiré, comme je l’ai fait remarquer, notre législation pénitentiaire. Je n’en veux pour preuve que le texte même au-dessus duquel elle figure, et où on lit ceci [1] : « Les hommes qui sont restés trois mois sans punition et paraissent avoir mérité leur renvoi du camp disciplinaire peuvent en sortir sur la proposition d’une commission » Qu’est-ce qu’un « incorrigible » dont on prévoit l’amendement ?

Les camps disciplinaires, où l’on ne pénètre qu’avec des permissions difficilement accordées, ne sont point faits pour rendre le visiteur fier de sa qualité d’homme. C’est en effet, je vous jure, un spectacle lamentable que celui de ces êtres amaigris et pâles, aux laces patibulaires, le corps mal recouvert par de vieux sacs, tirant la jambe droite alourdie par le port de la chaîne, travaillant sans une seconde d’arrêt pendant toute la durée de la « séance, » sous la garde de nombreux surveillans que seconde une escouade de vigoureux Canaques bien armés ; le moindre mouvement pour fuir a, comme réplique immédiate, une balle de revolver, ou un coup de sagaie bien dirigé.

Aucune évasion ne s’y est encore produite. C’est tout dire.

Dans les intervalles du travail et au moment des repas, les habitans du camp sont enfermés dans leurs cases, où il leur est loisible de manger leur très maigre pitance et de s’étendre sur leur lit, qui se prêterait difficilement aux charmes de la grasse matinée, étant rembourré avec du béton ; le hamac ou les planches seraient ici du sybaritisme.

Vous me direz qu’ils ont la journée de huit heures ; mais assaisonnée ainsi, cette panacée des revendications sociales semble fade.

Elle est impuissante à empêcher les suicides, les mutilations volontaires, tous les actes abominables et insensés que peut inspirer à des natures perverses l’exaltation de la misère et du désespoir.

Par un phénomène assez curieux, ces attentats sont contagieux comme une épidémie. Je me souviens qu’il y a trois ans, au « camp Brun, » elle sévissait d’une façon inquiétante : c’était comme un vertige qui s’était emparé de tous ces cerveaux détraqués.

Le branle fut donné par un jeune forçat âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans. Il n’avait qu’une peine assez courte à purger et devait être prochainement libérable. Mauvaise tête, s’il en fut,

  1. Art. 41 du décret réglementaire.