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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/437

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— Un tel, tenez-vous mieux que cela ! crie le surveillant ; les talons joints et les mains dans le rang.

L’interpellé essaie d’obéir, mais, soudain livide, il s’affaisse ; savez-vous pourquoi il n’avait pas pris la « position réglementaire ? » pourquoi il cachait ses mains sous sa vareuse ? C’est parce qu’il retenait ses entrailles qui sortaient d’une horrible blessure reçue quelques instans avant et dont les auteurs étaient peut-être ses voisins de hamac. Celui-là aussi est mort sans prononcer aucun nom, et, si l’on eut des soupçons, les preuves manquèrent pour atteindre le coupable. Je trouve que l’enfant Spartiate avec son renard, dont, au collège, on nous a tant rebattu les oreilles, n’a pas fait mieux.

Le nommé Macé, ancien « correcteur » (forçat chargé autrefois de donner la schlague), fut gratifié de dix-huit coups de tranchet dont le moindre eût tué un honnête homme, mais qui n’eurent sans doute, par esprit d’antithèse, d’autre conséquence que d’ajouter à la férocité de sa physionomie l’appoint de quelques cicatrices. Jamais on ne put tirer de lui la désignation de ses agresseurs ; cependant, comme il est de nature rancunière, il parvint à concilier sa fidélité à la foi jurée avec son légitime désir de vengeance ; il est aujourd’hui le bourreau. On comprend combien, dans ces conditions, la police a de peine à recruter ce qu’elle nomme des « indicateurs » et que les condamnés appellent en leur argot des « moutons. »

Ces malheureux achètent bien cher quelques petites faveurs, quelques verres de vin avalés en cachette.

En 1889, un des condamnés internés au pénitencier-dépôt s’évada. Comme c’était un bandit fort audacieux et très redoutable, on mit tout le monde sur pied pour le rechercher ; pendant plus d’une semaine, on battit les buissons, on explora les cavernes de l’île Nou ; le drôle restait introuvable.

On commençait à croire qu’il avait gagné la grande terre, quand, un beau jour, le forçat affecté au service des religieuses de l’hôpital, vieil invalide chevronné, eut besoin d’aller chercher du fourrage pour son cheval ; il s’approcha d’un grand tas d’herbe sèche qu’il avait préparé la veille. Mais au moment où il se disposait à y enfoncer sa fourche, l’herbe s’écarta et il en vit surgir un vigoureux gaillard, le couteau à la main, l’œil menaçant. A cette apparition inattendue, il laissa tomber sa fourche : « Cache-moi et tais-toi, » lui dit l’homme à voix basse.

Tremblant comme la feuille, il obéit, remit en place la botte de luzerne et s’éloigna au plus vite. Il sortit du jardin, referma la porte avec soin, mit la clé dans sa poche, et s’en fut conter