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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/42

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dénoûment, si étrangement mêlé de terreur et de pitié, né de tendres et pieuses imaginations auxquelles le pardon semblait facile, la rechute plus facile encore : dénoûment auprès duquel, pour le dire en passant, la fin de don Juan Tenorio, en dépit de Molière et de Mozart, ne semble qu’un effet de mélodrame.

Depuis qu’il avait été nommé inspecteur-général des monumens, Mérimée faisait plusieurs tournées par an. C’est avec ennui qu’il partait pour ces expéditions. Tout le long de la route, il maudissait la saleté des auberges et l’ineptie des conseils municipaux, la bêtise des provinciaux et la laideur des provinciales. Les Bretons l’ennuyaient, les Gascons le fatiguaient. La vulgarité des Provençaux l’exaspérait, et il ne commençait à leur trouver de l’esprit que quand il était au milieu des Flamands et des Picards. Les dames de Caen, d’Aurillac et de Chaumont ne pouvaient être qu’affreuses, puisqu’elles ne savaient pas s’habiller. « La femme à l’état sauvage est toujours laide : » ses élégantes amies, les Parisiennes, lui avaient appris ce dogme et il y croyait, car il faut toujours être croyant et naïf par quelque bout, surtout quand on se pense un roué. Passé l’octroi de Paris, comme il n’espérait plus voir de femmes et ne tenait pas à voir les arbres, il fermait les yeux pour ne les rouvrir qu’à Madrid ou à Londres.

Malgré tout, malgré lui, il observait. C’étaient des scènes d’élections, moitié ignobles, moitié gaies, qui devaient prendre place dans les Deux héritages ; c’était une veillée avec des paysans, où il improvisait, pour les épouvanter, un de ses contes les plus noirs ; c’était, enfin, quelque original étudié sur place et chez lui, un de ces types qui ne fleurissent bien et ne se développent en liberté que dans les « trous. » Quelquefois une aventure ennuyeuse fournit une nouvelle amusante. Ainsi dut venir au monde la Vénus d’Ille (1837), qui est, avec Matteo Falcone et l’Enlèvement de la redoute, une de ses œuvres les plus parfaites.

D’abord, il y a une méchante femme, car, bien que statue, elle vit et agit. Sans une méchante femme, point de talent chez Mérimée. Dans la Vénus d’Ille, il a sous la main un autre élément de succès dont il avait déjà essayé l’effet dans la Vision de Charles XI (1829) : la peur. Mais, dans la Vision de Charles XI, il suivait une tradition historique, il traduisait un document ; dans la Vénus d’Ille, il ne devait rien qu’à son invention.

Cet art de faire peur est-il vraiment un art ? Ceux qui le possèdent s’en cachent de leur mieux. Mais le caractère de Mérimée lui fait une joie de détruire l’illusion qu’il a créée, et, après avoir effrayé son lecteur, de se moquer de lui en lui montrant la simplicité des moyens employés. Dans un article sur les premières œuvres de Nicolas Gogol, il réduit la terreur artificielle à une recette qui rap-