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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/408

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Par ces applaudissements, le peuple contre-signait les déclarations de Victor-Emmanuel. Quant au parlement italien, il ne fit sur la visite du roi aux deux empereurs qu’une seule observation : cette visite avait bien tardé ; trois ans étaient déjà passés depuis 1870 [1].


II

Mais M. Minghetti et ses collègues avaient en tête un bien autre dessein. Que Victor-Emmanuel allât porter à Vienne et à Berlin le salut de « l’Italie ressuscitée, » c’était bien, mais ce n’était absolument bien que si François-Joseph et Guillaume Ier venaient lui rendre son salut, s’ils venaient le lui rendre à Rome. Le voyage du roi était surtout, dans leur pensée, une invitation à d’autres voyages. Les élections générales étaient proches : il importait de frapper un grand coup sur l’esprit public ; et le grand coup, pour lequel tout le ministère Minghetti, toute la cour italienne levaient le bras, c’était une entrée majestueuse du victorieux empereur allemand dans la capitale encore disputée.

Malgré la satisfaction officielle dont témoignait le discours de la couronne, le voyage à Berlin n’avait produit que la moitié des effets qu’on en espérait. M. de Bismarck s’était fait plus terrible, plus ogre que de nature. Et peut-être avait-il un peu enflé sa voix, roulé ses yeux, hérissé ses sourcils, parce qu’il avait beaucoup à obtenir et devinait tout ce qu’on lui allait demander. Il eût voulu traiter incontinent d’une alliance offensive et défensive, qui lui servît à l’intérieur et à l’extérieur, d’une alliance à deux faces et, pour ainsi dire, à deux lames : un tranchant contre la France, l’autre contre le pape. Il était engagé dans le Kulturkampf ; où trouver un appui pour cette rude bataille, si ce n’est dans cette Italie qui venait d’enlever Rome à l’Église, dans ce roi chargé d’anathèmes, dans ces ministres dont la grosse préoccupation était de ménager avec la papauté un modus vivendi, mais dont toute la souple adresse ne pouvait de longtemps aboutir à rien de plus qu’un modus gerendi bellum ?

M. de Bismarck tenait donc et agitait d’une main le spectre noir, et, de l’autre, il tenait et agitait le spectre rouge : la république allait, comme jadis la révolution, tenter de déborder sur l’Europe ; le vent fou de la revanche fouettait et gonflait les vagues de cette mer en furie ; ce serait un printemps maudit que celui de 1875 ; il ramènerait fatalement la guerre, ainsi que d’autres réveillent,

  1. Discours de M. Miceli, 24 novembre 1873, sur le budget des affaires étrangères pour 1874.