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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/37

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Alpes ? et cependant, voyez l’Italie. De l’Adriatique au golfe de Gênes, de Rivoli au col de Tende, il n’est pas un défilé qui ne garde l’empreinte du pied d’un conquérant. Nous-mêmes, ces Alpes ne nous ont pas sauvés de Charles-Quint : ce qui le fit reculer, ce fut l’héroïsme de la Provence, se ruinant pour affamer l’ennemi. Quand la barrière serait vingt fois plus haute ou mille fois plus large, on trouve toujours des armes contre les peuples qui s’abandonnent. La masse effrayante de l’Himalaya n’a point défendu l’Inde contre les Musulmans, pas plus qu’elle n’a été préservée des Anglais par une étendue de mer égale à la moitié du globe. Chez nous, pendant le triste abaissement des guerres religieuses, sous des princes corrompus et faux, Philippe II n’avait pas besoin de lancer ses vieilles bandes à l’assaut des Pyrénées : son or s’insinuait partout et ses moines faisaient le reste. Au contraire, que l’ennemi se montre à quelques heures de Paris : la nation ranimée retrouve l’élan, l’inspiration, l’esprit de sacrifice. Laissons au Bas-Empire et à la Chine leur confiance sénile dans les murailles, les montagnes ou les bras de mer, qui n’ont jamais sauvé personne.

Oserai-je dire à mes compatriotes qu’ils donnent parfois plus d’attention au corps de la patrie qu’à son âme ? Ayons la religion de notre sol, mais non la superstition de la borne, ni même celle des gros bataillons. La valeur d’un territoire ne se mesure pas toujours au nombre des kilomètres, ni celle des hommes au nombre des têtes. Nous n’admirons que les grands États compacts : l’avenir sera peut-être aux États capables d’évolutions rapides, comme on dit qu’à la longue les cuirassés seront supplantés par les bâtimens légers. Ce qui fait la grandeur des nations, ce sont avant tout des forces invisibles : lentement le territoire s’est formé autour d’elles, comme les faces d’un cristal s’ordonnent suivant une invisible attraction. La décadence commencerait pour nous le jour où, trop attentifs aux bornes matérielles de la patrie, nous perdrions de vue ces forces morales qui la font rayonner à travers le monde et qui s’appellent suite, prévoyance, esprit d’entreprise, abnégation.

C’est une vue bien étroite, par exemple, que de considérer la Belgique comme un vol fait à la nationalité française. Quelle meilleure frontière que le voisinage de ce petit peuple ? Son indépendance est le fruit de nos victoires encore plus que de nos défaites ; car si nous n’avons pas été assez forts, jadis, pour le conserver malgré l’Europe, nous sommes encore assez redoutables pour en écarter nos rivaux. C’est la meilleure issue des conflits insolubles. Il est bon que de petites nations évoluent librement autour de nous, une Belgique, une Suisse, exemptes des maux de la guerre