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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/35

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passé, tout se transforme autour de nous. Les grands États, victimes de leur croissance imparfaite, se poussent péniblement vers la mer. La Prusse féodale adapte tant bien que mal, au corps germanique, les vieux organes maritimes de la Hanse ; l’Autriche ressuscite Venise dans Trieste ; l’immense Russie tâtonne encore pour trouver la mer libre et se plaint des détroits qui l’étranglent. Et nous, les enfans gâtés du ciel, ferons-nous comme le lièvre avec la tortue ? Perdrons-nous une fois de plus l’avance que nous avons sur les autres ? Notre admirable marine militaire sera-t-elle une arme de parade, ou l’instrument d’une résurrection ? Verra-t-on encore un grand citoyen vilipendé, traîné dans la boue, pour nous avoir donné, au-delà des mers, presque l’équivalent de nos provinces perdues ? Entendra-t-on des cris d’alarme, chaque fois qu’un soldat français mettra le pied sur un nouveau point du globe ? Et ces amers contempteurs de la royauté, qui a perdu les Indes, combien laisseront-ils échapper d’Égyptes ? En un mot, la France est-elle destinée tantôt à se consumer, tantôt à végéter sur place, ou prendra-t-elle enfin son essor à travers le monde ?


V

On nous dit : « C’est impossible. Tout parallèle entre la France et l’Angleterre est souverainement injuste. La Grande-Bretagne est une île, nous sommes un morceau de continent. La Grande-Bretagne, enfermée dans des frontières précises, a pu saisir au juste la limite de sa croissance, et se retourner ensuite vers la mer. La France, fortement unie, mais mal bornée, a perdu un sang précieux par une frontière ouverte. On dirait qu’elle tend les bras vers l’Océan, mais que, prise à dos par l’Europe, elle ne peut se détacher des rivages. N’accusez donc pas la politique, mais plutôt la nature : après nous avoir d’abord parlé clairement, elle nous a subitement abandonnés dans des plaines sans relief. »

Il est certain que notre destinée a quelque chose de tragique. Quelques corps de peuples ont été moulés par la nature : telles l’Angleterre et l’Espagne. D’autres sont des œuvres purement artificielles, comme la Suisse, la Prusse, l’Autriche. Ces dernières nations savent qu’elles ne doivent compter que sur elles-mêmes ou sur le respect qu’elles inspirent. Mais que dire d’un territoire exactement moulé sur trois côtés, à peine ébauché sur le quatrième, d’un peuple comblé des dons les plus heureux, mais privé d’une bonne frontière au Nord et à l’Est ? Ces faveurs boiteuses de la fortune rappellent les vieux contes populaires. Sur le berceau de