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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/348

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heure, ils avaient emprunté aux Gallo-Romains la religion chrétienne, les arts industriels, les procédés agricoles, et que leur domination eut un caractère assez doux ; tel ce Gondebaud (470-516), qui, arien lui-même, autorisait son fils à entrer dans le culte orthodoxe, vivait en bonne intelligence avec le clergé catholique, et publia un code, appelé loi Gombette, où vainqueurs et vaincus étaient placés sur un pied d’égalité parfaite. Soit politique, soit piété réelle, soit qu’il s’agisse d’expier des crimes commis contre leurs proches, les princes burgundes comblent de faveurs et l’Église et ces moines qui, selon l’expression de Montalembert, « s’étaient campés sur toutes les frontières de l’empire romain pour y attendre et gagner les barbares, se montraient au niveau de tous les besoins, au-dessus de toutes les terreurs, et, opposant la pauvreté, la chasteté, l’obéissance, ces trois bases éternelles de la vie monastique, aux orgies de la richesse, de la débauche et de l’orgueil, créaient à la fois un contraste et un remède. » L’un d’eux reçoit à Genève la visite de Lupicin, qui venait plaider la cause de pauvres Séquanais réduits en servitude par quelque tyranneau local ; et non-seulement il lui donne raison, mais il lui offre pour son abbaye des champs, des vignes, ordonne qu’il lui sera tous les ans alloué trois cents mesures de blé, trois cents mesures de vin et cent pièces d’or. Sigismond, successeur de Gondebaud, ayant tué un de ses fils, dote le monastère d’Agaune (Saint-Maurice-en-Valais) de telle sorte qu’il renferma neuf cents religieux qui, nuit et jour, chantaient les louanges de Dieu et des martyrs (les salines de Salins étaient comprises dans cette libéralité) ; et ce prince vint lui-même à Agaune chercher un refuge contre le remords. Quant à l’abbaye de Condat (Saint-Claude), elle a pour fondateurs deux Séquanais, Romain et Lupicin. Romain, âgé de trente-cinq ans, quitte la maison paternelle, emportant avec lui la Vie des pères du désert, quelques semences, des outils, s’enfonce dans les hautes montagnes et choisit un emplacement. Son frère Lupicin le rejoint, des novices se présentent, et bientôt en si grand nombre qu’il faut bâtir de nouveaux établissemens, et qu’un vieux moine se plaignit de n’avoir même plus la place pour se coucher. Sur une roche voisine, la sœur de Romain et de Lupicin gouvernait cent cinq vierges, si sévèrement cloîtrées, qu’une fois entrées au couvent personne ne pouvait plus les voir avant leur mort. « Lupicin renchérissait en austérité sur tous : il couchait dans un tronc d’arbre creusé en forme de berceau ; il ne vivait lui-même que de potages de farine d’orge avec le son, sans sel, sans huile et même sans lait ; et, un jour, révolté par la délicatesse de ses confrères, il s’en fut jeter pêle-mêle, dans une même chaudière, les poissons, les herbes, les légumes, que les moines avaient préparés à part et avec une certaine recherche. La