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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/34

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est faible, divisée, déchirée par les factions, resserrée et comme reléguée dans son île. A peine est-elle encore maîtresse de cet étroit domaine. L’Ecosse ne la suit qu’en murmurant. L’Irlande est en pleine révolte…

Retournez le tableau. Mesurez, cent ans plus tard, la courbe décrite par les deux nations. Cherchez où se trouve le balancier de l’Europe, l’entrepôt du monde, l’empire de l’Océan et bientôt celui de la Méditerranée. Est-ce en France ? Qui profite des discordes du continent, les déchaîne et les contient tour à tour, sans cesser de croître et de s’enrichir ? Est-ce la France ? Lorsque les Anglais eurent renoncé pour eux-mêmes à tout établissement continental, comme ils retournèrent à leur profit le fameux équilibre européen ! Avec quelle aisance on vit leur vaisseau léger se mouvoir à travers ces lourds États encore empêtrés dans leur cuirasse féodale !

Méditons à notre tour les leçons de l’histoire. On croit avoir tout dit lorsqu’on a parlé de la nonchalance d’un Louis XV, de son égoïsme et de ses maîtresses. Cependant, Charles II d’Angleterre, qui n’était ni moins égoïste, ni plus appliqué, n’a pas fait tant de mal à son pays. Les vices des princes sont moins graves que leurs erreurs, surtout quand ces erreurs sont celles de tout un peuple. La nôtre, au XVIIIe siècle, c’est le préjugé continental. C’est une diplomatie qui tourne le dos à la mer et qui refait sans cesse sa toile de Pénélope, les yeux fixés sur la maison d’Autriche. Sommes-nous guéris de la politique à idée fixe ? Mettez l’Allemagne au lieu de l’Autriche, et vous verrez que nous ressemblons terriblement à nos pères. Comme eux, nous fondons des colonies, mais à regret et en maugréant, toujours prêts à jeter à la mer cette inutile cargaison. Cela nous paraît une tâche sans gloire, le contraire de la grande politique. Nous ne marions plus les infants, mais le moindre pouce de terrain gagné ou perdu sur le continent nous paraît plus précieux que tout l’empire des Indes. Qui croirait qu’un baron féodal sommeille dans le cœur du moindre bourgeois de la rue Saint-Denis ? Ne lui parlez pas, à cet homme, de 15 millions de cliens au Tonkin, de la Chine entr’ouverte, d’un avenir immense : il ne vous écouterait pas. Ne cherchez point à lui démontrer, chiffres en main, qu’un grand port, bien outillé, pourvu de relations étendues, rapporte davantage aujourd’hui que deux ou trois départemens. Il ouvrirait de grands yeux et vous croirait fou. Comme Panurge, il veut avoir un pied en terre et l’autre qui n’en est pas loin. Il ne comprend que ce qu’il peut voir et toucher ; par exemple, une bonne bataille à sa porte, qui fera trembler sa maison. L’honnête moyenne dont se compose l’opinion ne voit rien au-delà.

Or, pendant que nous nous attardons dans la contemplation du