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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/333

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on les nourrissait autant que possible avec les restes des repas, mais ils avaient droit à l’enseignement.

Voilà ce qu’était la Sorbonne, et ce qu’elle n’a pas cessé d’être jusqu’à la fin, car jamais institution humaine n’a moins changé qu’elle dans le cours des siècles. Et pourtant elle n’avait pas de constitution écrite ; son fondateur ne lui a laissé que quelques règles et quelques coutumes, mais ces coutumes et ces règles, pieusement conservées par la tradition, ont suffi à faire sa prospérité. Et elle n’en a pas profité seule ; tous les collèges qui se sont fondés à Paris à la fin du XIIIe siècle et pendant le XIVe les lui ont tour à tour empruntées. Elles ont eu enfin le même succès à l’étranger qu’en France ; quand l’abbé Morellet, un des derniers sorbonnistes, visita l’Angleterre, il n’eut pas de peine à constater que les établissemens qu’on appelle fellowships, à Oxford et à Cambridge, avaient été institués sur le modèle de la Sorbonne.

Il est très difficile de se faire une image exacte de la maison de Robert de Sorbon. L’éclat qu’elle a jeté pendant trois siècles nous dispose à croire que ce devait être un édifice superbe et que ses dehors répondaient à sa renommée ; il n’y a rien de moins vrai. Aujourd’hui, quand nous voulons fonder une école, nous commençons par construire un bâtiment de belle apparence. C’est un souci dont le moyen âge, qui était si fier des siennes, ne s’est jamais préoccupé. La grande affaire était alors d’avoir des maîtres ; ils enseignaient où ils pouvaient, dans le premier bouge venu, ou même en plein air. Nous savons ce qu’était cette rue du Fouarre dont on s’entretenait avec admiration dans toute la chrétienté, et la rue Garlande, si chère à ceux qui l’avaient fréquentée dans leur jeunesse que longtemps après ils s’abordaient en se disant : Et nos fuimus simul in Garlandia ! Les gens de mon âge ont encore vu ce qui en restait, avant que le nouveau Paris n’ait achevé de les détruire. Ils se souviennent de ces maisons noires, avec leurs portes basses, leurs couloirs humides, l’escalier tournant étroit et raide, les chambres froides et obscures : on ne pouvait s’empêcher d’avoir le cœur serré quand on songeait à ces générations de maîtres et d’élèves qui les avaient habitées. Il n’est pas étonnant qu’en comparaison la Sorbonne ait paru belle aux gens du XIIIe et du XIVe siècle qui n’étaient guère gâtés ; mais que nous la trouverions laide et misérable aujourd’hui, nous qui bâtissons des palais pour nos écoliers ! Figurons-nous la vieille rue Coupe-Gorge, qui a perdu son vilain nom, et qui s’appellera désormais rue de la Sorbonne, fermée par des portes à ses deux extrémités : la nuit venue, les portes sont closes, et l’on dort tranquille. Jetons les yeux sur le plan de Paris qui a été trouvé à Bâle, pour avoir une idée des maisons qui bordent la rue. Il y en a une plus grande que les autres (casa quadrata), qui est flanquée de