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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/331

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seules : « Il faut, disaient-ils, que moines et réguliers travaillent chacun de leur côté, afin que l’on puisse voir à qui doivent appartenir la maîtrise des lettres et la direction des intelligences. »

L’homme à qui l’on prête ces fières paroles portait un nom qui fut célèbre au XIIIe siècle : il s’appelait Robert de Sorbon. C’était un Champenois, de bien petite naissance, « fils de vilain et de vilaine ; » ce qui ne l’empêcha pas de devenir chanoine de Paris, confesseur du roi et son homme de confiance. M. Gréard, qui a voulu savoir ce qui avait pu lui mériter sa renommée et sa fortune, a étudié les manuscrits qui contiennent ses sermons et ses livres. Ils n’ont assurément rien de remarquable. Robert n’est pas un grand savant ni un théologien profond. La langue qu’il parle est incorrecte et fruste, comme celle des gens de son temps, et pourtant il a parmi eux une sorte d’originalité. C’est un moraliste qui a étudié l’homme et connaît le monde. « Ses écrits, dit l’abbé Fleury, ne tendent qu’à l’utilité des âmes. » C’est ce qui explique l’ascendant qu’il prit sur le bon roi saint Louis et la place qu’il tint à sa cour. Cet homme aimable et fin était de plus un très habile homme, qui comptait et calculait bien, et que nous voyons sans cesse occupé d’achats et de ventes. Il faisait fort bien ses affaires, ou plutôt les affaires des pauvres, car c’était pour eux et non pour lui qu’il cherchait à s’enrichir. Il avait connu sans doute, à l’Université, les misères de la vie d’étudiant, et il s’était promis, autant qu’il le pourrait, de les épargner aux autres. Il voulait fournir aux écoliers pauvres quelque moyen d’étudier, sans qu’ils fussent forcés de s’enfermer dans un cloître.

Voici comment il s’y prit pour accomplir son projet. La partie de Paris qui descend de Sainte-Geneviève à Notre-Dame, après être restée longtemps inhabitée, s’était peuplée peu à peu de collèges et de couvens. Il y restait encore beaucoup de clos et de vignes, mais les maisons y devenaient tous les jours plus nombreuses, des maisons de faubourg et de village, habitées par les pauvres gens qui ne trouvaient plus à se loger avec les riches dans la cité ou le long du fleuve. Vers le milieu de cet espace à moitié vide, entre les Jacobins et les Mathurins, une rue s’était formée, qu’on appelait la rue Coupe-Gorge, et qui méritait sans doute son nom. Les maisons qui bordaient une rue aussi mal famée ne devaient avoir qu’une médiocre valeur ; Robert eut l’idée de les acquérir. Il est probable que saint Louis eut quelque part à la dépense : on sait qu’il avait grand souci de l’éducation des pauvres clercs, et son biographe nous dit « qu’il y en avait plus de cent auxquels il donnait des bourses pour leur permettre d’achever leurs études. » La reine, qui estimait aussi beaucoup Robert, et d’autres grands personnages joignirent sans doute leurs libéralités à celles du roi,