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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/32

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bataille dans l’ardeur du combat, les unes ébauchant quelque mouvement tournant, les autres enfoncées comme un coin dans les flancs de leur adversaire. Nulle part, l’homme n’a repétri son domaine d’une main plus énergique ; mais, nulle part, il ne s’est montré plus dédaigneux de l’ordre naturel. Son ferme vouloir, il l’a écrit en caractères frappans sur les montagnes de la Suisse, sur les digues de Hollande ou dans la sablière du Brandebourg. Son dédain et sa négligence, on en trouve les traces dans toute l’Europe orientale, sur ce bas Danube qui coule misérable et pauvre entre trois ou quatre peuples rivaux, dans ces Balkans où la mosaïque des frontières semble un défi perpétuel contre le sens commun, sur ces rivages intérieurs, berceau du monde antique, si violemment séparés, qu’entre Ceuta et Gibraltar, à une portée de canon, il y a plus de distance morale qu’entre Londres et Calcutta. Tel est le chef-d’œuvre de l’esprit continental. Sans doute, il faut s’incliner devant les faits. Mais je sens fléchir mon respect pour ce fameux équilibre qui nous a légué des difficultés presque inextricables. Bien loin de voir dans le passé le point culminant de la grandeur européenne, l’œuvre de nos pères, considérée dans son ensemble, me paraît essentiellement provisoire et sujette à révision.


IV

En France, il est permis de dire que nos princes, admirables dans la construction de notre unité, quand ils eurent une fois formé ce grand corps, ne surent point s’en servir.

La France a trois faces et trois destinées : l’une tournée vers le continent, les deux autres qui regardent la mer intérieure et l’Océan. La plupart de nos rois ne virent que la face continentale. Ils mirent trop longtemps leur confiance dans ces chicanes féodales, qui, pour les esprits supérieurs, pour un Frédéric par exemple, ne sont que le masque de la raison d’État. Comme les autres princes de la chrétienté, ils avaient toujours deux procès ouverts : un procès de famille et un procès de mur mitoyen. Par l’un, ils faisaient valoir les droits de leur maison ; par l’autre, ils arrondissaient leur domaine. L’un s’étendait très loin, car le noble sang de France avait été semé un peu partout ; l’autre était plus lucratif et permettait de s’adjuger ce qui vous tombait sous la main. Mais il fallait juger ces querelles pour ce qu’elles valaient : ce vieux moule de procédure devait se briser de lui-même, dès que la nation aurait achevé ses formes complètes ; elle devait le rejeter, comme le papillon se