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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/319

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et une Nuits ; il pense aux féeries de Bagdad ; il est sur le point de se croire grand-vizir ou calife. C’est le moment de faire reluire à ses yeux toute la pacotille. On décroche les babouches pailletées, les écharpes brodées de fleurs, les tissus de Brousse, les fez ornés d’un gland de soie, les défroques soutachées d’argent et d’or, les panoplies de vieux pistolets et de sabres rouillés. On déroule le chatoiement velouté des tapis. L’Européen, en achevant sa dernière gorgée de café, se laisse ensorceler par le charme d’un beau songe. Fou de pittoresque, il voit, dans son salon, bien loin, au pays des brumes, l’admiration jalouse de ses amis quand il rapportera ces merveilles. Sa maison prendra l’aspect d’un sérail : partout des yatagans, des pistolets damasquinés, des poignards de Damas, des tapis de Bokhara, des tentures de Karamanie ! Lui-même se contemple dans un nuage d’aromates, chaussé de babouches, coiffé d’un fez, comme un pacha, comme un émir, comme un sultan ! Et, si cet Européen n’est pas un homme tout à fait grave, les étoffes transparentes surtout l’attirent et le fascinent : il entrevoit, à travers la trame diaphane, toutes ces dames du harem… Oh î cette gaze si légère, si complaisante, quel cadeau, quelle idéale surprise, quel présent irrésistible pour une gentille étoile des Bouffes ! .. Tandis que le client, ainsi alléché, se réjouit et hésite, voilà que des gens qui ont l’air de passer là par hasard viennent s’asseoir auprès de lui, et lui disent, avec des mines affectueuses :

Boune affaire, tu sais, moussiou. Ça pas cher. Bon tapis, bon tapis.

Finalement, après avoir interrogé sa conscience, visité sa bourse, consulté ses nouveaux amis, le voyageur permet aux interprètes complaisans qui l’entourent de héler un portefaix. Et, sur les épaules du pauvre homme, dont les jambes s’arc-boutent comme deux piliers fléchissans, on empile, à la hâte, une cargaison de turquerie, capable de satisfaire les plus forcenés lecteurs d’Aziyadé. L’acheteur, tout en vidant le fond de son porte-monnaie, demande ordinairement le nom du riche marchand qu’il vient de quitter pour retourner en son lointain pays. Déception. Il croyait avoir affaire à un Turc authentique, à un Mohammed, un Ismaïl ou un Moustapha. Il découvre que ses piastres ont tinté dans la main d’un Isaac, d’un Bohor ou d’un Abraham. Les Juifs du bazar de Smyrne, surtout depuis que l’antisémitisme est à la mode, se donnent volontiers pour des Osmanlis afin de mieux tromper les touristes naïfs : de même la belle Fatma, juive du trottoir de Tunis, se disait la fille du cheik Mohammed-ben-Mohammed, et les Parisiens, peuple charmant de badauds sédentaires, trouvaient qu’en effet elle avait l’air bien kabyle.