Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/314

Cette page n’a pas encore été corrigée


salle où, près des rayons chargés de livres, gisaient à terre des marbres épars, des torses blessés, des têtes coupées, des inscriptions incomplètes, venues d’Éphèse, de Tralles, d’Aphrodisias, de Priène, apportées quelquefois, par les caravanes de chameaux, du fond de la Pisidie et de la Lycaonie ; témoins mutilés de l’hellénisme, arrachés, par tous les moyens, à l’ignorance des paysans et à la rapacité de la police turque, et très doux, très réconfortans pour tous ceux qui espèrent le réveil de la civilisation dans ces pays de forte et d’ingénieuse mémoire, où elle dort depuis si longtemps [1]. Le sentiment de piété patriotique qui a donné aux éphores de l’École évangélique l’idée de réunir ces débris les a engagés à publier un recueil périodique où sont notées scrupuleusement toutes les découvertes faites par les archéologues et les épigraphistes dans l’Orient grec. Les victoires archéologiques et épigraphiques sont les seules, depuis longtemps, qui puissent flatter l’amour-propre des Grecs. Mais comme ils en sont fiers ! Et comme ces études, dont l’intérêt, pour nous, est purement théorique et scientifique, font battre leur cœur d’orgueil et d’émotion ! Un fragment de statue, même s’il rappelle de très loin la manière de Phidias et de Polyclète, une dédicace aux dieux indigètes, une invocation aux muses, l’identification de quelque vocable barbare avec le beau nom d’une cité antique, toutes ces menues trouvailles, que l’explorateur consigne sur son carnet avec une satisfaction purement intellectuelle, sont considérées par les Grecs enthousiastes comme des certificats authentiques, qui attestent l’ancienneté de leur race et la légitimité de leur installation [2].

  1. M. Alexandre Contoléon’a publié, dans le Ἡμερολόγιον ϰαὶ ὁδηγὸς τῆς Σμύρνης (1890), une notice sur la collection de l’École évangélique de Smyrne.
  2. Quelle joie ce fut, dans la bibliothèque de l’École évangélique, lorsqu’on apprit que l’Anglais Wood, envoyé par le Musée britannique, venait de retrouver, dans les marais du Caystre, avec cette foi créatrice qui donne aux yeux des hellénistes une acuité que ne connaissent pas les profanes, l’emplacement des ports d’Éphèse ! Un peu plus tard, en 1884, un des plus savans et des plus dévoués administrateurs de l’École évangélique, M. Aristote Fontrier, homme excellent, et que nous pouvons revendiquer comme un des nôtres, puisqu’il descend d’une famille française établie en Orient au temps des croisades, entreprit d’explorer, sur les traces de Tavernier, de Texier, de Sayce, de Ramsay, la vallée du Ghédiz-Tchaï, que les anciens appelaient « le Fleuve blond, l’ilermus aux flots tournoyans. » Le bon voyageur tourna longtemps autour du lac de Gygès, que les Turcs nomment Mermereh-Gheûl, le « lac des marbres. » Il s’arrêta dans des hameaux, et quand il demandait aux paysans comment s’appelaient ces lieux défigurés, on lui répondait par des syllabes dénuées d’eurythmie. Mais il y avait des inscriptions dans la terre ; il les rendit à la lumière, les interrogea, les fit parler. Et alors on apprit que ces pauvres villages de huttes grises avaient porté autrefois des noms sonores : Palamout redevint Apollonidée ; Tchoban-issa reprit le nom de Mosthène ; les dunes de sable de Sas-ova avaient enseveli pendant des siècles la gloire de Hiérocésarée ; parmi les marbres de Mermereh, près des Bin-tépé, les « mille collines, » où s’alignaient les sépultures des rois lydiens, on retrouva Hiéracomé, la ville sainte, chère à la déesse Artémis, Quelque temps après, le 13 mai 1886, un voyageur français, M. George Radet, fixait, près de l’acropole byzantine de Gourdouk-Kaleh, l’emplacement d’Attaléia. Les géographes et les hellénistes furent joyeux. Mais il sembla aux Grecs que leur nation venait de conquérir la Lydie par la science et par l’adresse, comme au temps où des marchands et dos poètes de l’Ionie peuplaient le palais du philhellène Gygès, devenu, comme on sait, roi de Sardes pour avoir vu sans voiles la femme de son maître Candaule, fils de Myrsos.