Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/306

Cette page n’a pas encore été corrigée


attachement à tout ce qui peut propager au loin notre influence, notre langue, notre esprit. Tandis que le père supérieur me faisait visiter, avec une minutieuse allégresse, toutes les classes du bâtiment neuf, depuis l’école enfantine jusqu’à la rhétorique et à la philosophie, je regardais la diversité de tous ces jeunes visages penchés sur des livres français, les différences profondes qui les marquaient toutes d’un caractère ethnique nettement visible, et j’admirais la puissance de ces éducateurs qui, malgré les hérédités rebelles, les instincts séculaires, les habitudes tenaces, ont plié toutes ces âmes aux mêmes sentimens et aux mêmes idées, et fait, de cette tour de Babel, une maison française. Dussé-je devenir odieux à toute la postérité de M. Homais, je dirai avec quel plaisir nous recevions, mes camarades et moi, les touchans hommages de ces braves gens : les complimens débités par la voix enfantine d’un petit Arménien, « premier en narration ; » les fanfares, attaquées dans la cour du collège, en l’honneur de l’école française d’Athènes, par la musique de l’impétueux père Rimbaud ; et les applaudissemens qui saluaient les courtes harangues patriotiques que l’on nous priait instamment de vouloir bien prononcer. Un banquet, très frugal, mais dont la cordialité nous réchauffait le cœur, terminait d’ordinaire ces amicales inspections. Assis à la place d’honneur, à la « table des maîtres, » dans le réfectoire du collège, nous faisions raconter aux pères lazaristes leurs aventures qui étaient souvent extraordinaires. Il y avait, parmi eux, une longue barbe, surmontée d’une paire de lunettes noires, qui avait connu Gordon-Pacha dans la citadelle de Khartoum et qui me racontait avec de copieux détails des excursions fantastiques, parmi les roseaux géans du Nil-Blanc et du Nil-Bleu. J’ai connu dans ce couvent d’apôtres vagabonds et héroïques un helléniste digne d’être comparé à Weil, Groiset et Desrousseaux. Ce digne homme, tout blanc, un peu cassé, très vénérable dans sa soutane usée et sous sa calotte légèrement poisseuse, me demandait avec insistance s’il était bien vrai que M. Egger fût mort. Il ne voulait pas croire à une pareille calamité. Je n’oublierai pas le supérieur, le révérend père Capy, dont le zèle pour les intérêts de la France m’a paru vraiment exemplaire et digne d’être signalé à tous ceux qui ont quelque souci de la bonne renommée de notre nation. Chez tous ces vaillans hommes, il y avait quelque chose de cet esprit d’entreprise et de cette confiance audacieuse, qui ont animé le grand cœur du cardinal Lavigerie. On chercherait vainement, dans les missions lointaines, le prêtre timide, taciturne et fuyant que l’on rencontre trop souvent dans les sacristies de la métropole. Ces rudes missionnaires, au visage ouvert, à la voix chaude, aux façons dégagées et viriles,