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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/296

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bleue. Le long des murs, près des échafaudages et des moellons d’un chantier, je vis des monceaux de pastèques qui luisaient vaguement sous les étoiles.

Dans la cour du konak, autour de trois poteaux où pendaient des lanternes, quelques nizams, accroupis sur le sol, fumaient, et leurs silhouettes dessinaient, sur la façade blanche du corps de garde, des ombres bizarres. Plus loin, quelle étrange rue, vivement éclairée, avec ses boutiques ouvertes, ses cafés débordans, qui jetaient sur les pavés une nappe lumineuse, parmi le grouillement des turbans, des caftans, des laces barbues, dans l’odeur grisante des narghilés ! Éveillés et secoués par le coup de canon qui annonçait chaque soir, au coucher du soleil, la levée du jeûne de Ramazan, les Turcs se dédommageaient, par des réjouissances nocturnes, de l’abstinence de la journée. Assis sur leurs talons, autour des salles blanchies à la chaux, ils buvaient, à lentes gorgées, du café crémeux dans des tasses toutes petites. Lentement, sans se regarder les uns les autres, sans jamais rire, avec des gestes dignes, ils prononçaient, d’une voix gutturale, des paroles sonores et graves. De temps en temps, l’un d’eux s’interrompait :

Tchoudjouk ! Bir Kahvêh ! (Petit, un café ! )

Un enfant au teint pâle, en robe rayée et veste rose, courait aux fourneaux où brillaient les ustensiles de cuivre du cafedji, versait, dans une tasse, un peu de calé noir et épais qu’il saupoudrait d’une pincée de sucre, mettait la tasse dans un petit étui de filigrane et offrait le tout de la main droite en étendant sa main gauche sur sa poitrine, en signe de dévoûment.

Tchoudjouk ! Bir atech ! (Petit, du feu ! )

Un autre enfant accourait, tenant une espèce de cassolette en fer battu, où brûlait dans la cendre chaude un charbon ardent. Avec une pince, il prenait le charbon et le tendait aux agas, qui, le cou allongé, allumaient leurs cigarettes.

Parfois, dans la foule compacte, des musiciens nomades faisaient chanter et pleurer leurs mandolines. Je vis là quelques exemplaires de la population très diverse qui fourmille en Anatolie : des kavas, brodés d’or sur toutes les coutures depuis le bord extrême de la veste jusqu’aux pointes des guêtres, et chargés d’un tel arsenal de pistolets et de couteaux, que leurs ceintures gonflées semblaient près d’éclater ; des beys citadins, enveloppés dans de longues robes dont les fleurs peintes et les couleurs tendres allaient mal avec leurs grandes barbes noires ; des zeybecks des montagnes d’Aïdin, reconnaissables à leurs turbans très hauts et aux braies de toiles blanches, très courtes, d’où sortaient leurs jambes nues… Parfois, un chanteur s’arrêtait au milieu de la rue et tirait, du fond de sa