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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/294

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étincellent et rient, sont jolis à voir, dans cette mêlée de nations et de langues, où les jaquettes d’Europe coudoient les vestes dorées des zeybecks et des kavas, et où passent, sans rien comprendre, dignes et un peu dédaigneux, les zaptiés du pacha. Le quai de Smyrne est une Canebière adoucie, alanguie, exempte de magasins et de boutiques, et ouverte sur une rade, où le soleil donne tous les jours une fête royale.

Il y a un moment, dans le crépuscule, où la mer est charmante et comme ensorcelée. Elle est en même temps assombrie par la nuit commençante, et embrasée de splendeurs par les merveilles du soleil couchant. On dirait une jonchée de violettes, d’anémones et de mauves effeuillées, sur un lac de feu. L’Occident est tout chaud de pourpre, de carmin et de cuivre vermeil. Les vaisseaux à l’ancre ressemblent à des monstres nageant dans un Océan de lave, et leurs cordages font un treillis noir sur l’horizon ardent, où les clartés, peu à peu, s’effacent et s’évanouissent, laissant une ligne de mer sombre s’allonger comme une barre sur le ciel rose et pâli.

— Manoli, dis-je à mon respectable serviteur, qui tournait le dos à ces prodiges et contemplait mon visage, Manoli, je t’en prie, donne-moi un conseil.

Moussiou, dites-moi ce que vous désirez, afin que je le fasse.

— Manoli, quand j’aurai dîné à la taverne de Fra Giacomo, où pourrais-je bien aller afin que les heures s’écoulent plus légères ?

Moussiou, à Dieu ne plaise que je vous donne des conseils. Je n’en ai pas le droit, et votre noblesse a le droit de faire tout ce qu’elle veut. N’allez pas chez les Turcs : ils sont méchans en temps de ramazan. Mais je dois vous dire qu’il y a d’abord le concert du capitaine Paolo.

— Qu’est-ce que le capitaine Paolo !

— Voici. Le capitaine Paolo a possédé, autrefois, un bateau à voiles, qu’il commandait. Maintenant, il tient un café où il y a des chanteuses. L’année dernière, il est allé en Europe, et il en a ramené des femmes que les habitans de Smyrne, surtout les Turcs, ont trouvées trop maigres. Il est retourné en Europe, et il a maintenant des femmes grasses. As-tu compris, moussiou ?

— Oui, j’ai compris. Il n’y a pas autre chose ?

Moussiou, il y a l’Alhambra, où des acteurs arméniens jouent la comédie à la franca, avec de la musique.

Fidèle aux indications de Manoli, j’allai, sous la clarté des becs de gaz, qui clignotaient près de la mer chuchotante, vers la maison du capitaine Paolo : à travers les persiennes vertes, avec les rayons des lampes, venaient des bruits vagues de café-chantant, un grincement de violon, un grondement de violoncelle, des coups