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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/293

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Hollandais marchands de figues, courtiers italiens, bureaucrates hongrois, commissionnaires arméniens, banquiers grecs, sans compter un assez grand nombre d’anciens notaires et d’anciens caissiers, qui ont quitté leur pays pour des raisons inconnues, et qui enseignent, à bon marché, leur langue nationale. Presque tous, saut peut-être les Anglais, ils ont pris, dans cette molle contrée, les caractères et les habitudes du Levantin, c’est-à-dire des moustaches trop cirées, des faux-cols trop hauts, des « complets » trop élégans, une amabilité trop officieuse, un accent qui rappelle en même temps la Provence et la Calabre, des chaînes de montre trop apparentes, des allures tour à tour tortueuses et arrogantes, une physionomie tantôt féroce et tantôt douceâtre, où il y a, tout à la fois, quelque chose du ruffian et quelque chose du sigisbé. Ils ont d’incroyables prétentions sur le chapitre des femmes. S’il faut croire à toutes leurs gasconnades, ils sont dignes d’envie. Car les femmes de Smyrne sont belles, lorsqu’elles se promènent en toilettes claires, au bord de l’eau, dans la fraîcheur des soirs. Leurs grâces nonchalantes sont un peu lourdes ; et il y a, dans tous leurs mouvemens, une pesante langueur. Mais, dans la blancheur des visages, les lèvres sont rouges, l’arc des sourcils est hardiment tracé ; et, des yeux bruns, noyés d’indolence, sous le voile des longs cils, partent quelquefois d’ardens rayons qui plongent jusqu’au fond des âmes. Elles ne sortent guère de leur somnolence qu’aux fêtes mondaines données en leur honneur à bord des navires de guerre ou dans les salons du Casino européen : mais alors elles sont enragées, s’amusent comme des enfans, et se donnent du plaisir à cœur joie, comme des cavales qui bondiraient dans un pré… Elles parlent, d’une voix qui traîne, un langage enfantin ; on sent déjà, à leur frivolité charmante, à leur nullité délicieuse, que ces Levantines sont à la lisière de l’Islam, et que peut être elles ne seraient pas trop dépaysées dans l’immense volière musulmane, où les femmes encagées gazouillent, roucoulent, s’amusent et s’ennuient, comme de gentils oiseaux. On saisit au passage des bouts de conversation, des questions et des réponses, en un français bizarre où les néologismes les plus récens s’associent aux expressions surannées des vieux marchands qui firent, de Marseille ou de Toulon, le voyage d’outre-mer. Des inflexions chantantes terminent les phrases ; de soudains retours d’accent provençal accélèrent la marche des syllabes ; les r roulent dans le flux des paroles, comme des cailloux dans un ruisseau ; et les gestes qui accompagnent ce babil, la mimique affable du midi, les gracieux mouvemens du cou et de la tête, la cambrure des tailles opulentes et souples, le jeu des yeux qui