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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/290

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ottomanes, blotties très loin, auprès des hauteurs fauves du Pagus, et, le long de la mer, cette orgueilleuse façade de maisons européennes, au-dessus desquelles flottent les pavillons consulaires des puissances, comme si l’Occident était déjà installé en maître dans la plus convoitée et la plus belle des Échelles du Levant.

« Ismir, dit une vieille chanson arabe, Ismir, l’œil du Levant, la perle de l’Anatolie… » Hélas ! on n’a pas le loisir d’écouter l’écho de ces douces paroles, pendant l’opération très longue et tout à fait odieuse du débarquement. Des bateliers à faces de pirates envahissent de leur cohue vociférante le pont de la Clio. Bousculé, tiré, poussé, arrimé pêle-mêle avec des malles, dans une barque pointue, le voyageur abasourdi, que les indigènes saluent dans toutes les langues, pour mieux le rendre fou, ne sait que répondre aux bonzour, bonzour… kalimerà… selam… buon giorno, qui, de tous les côtés, frappent ses oreilles ; il se laisse glisser, dans un demi-sommeil, sur l’eau saumâtre, où flottent des écorces d’oranges, des peaux de pastèques, des reflets dorés et de malsaines odeurs, et il ne sort de son engourdissement que pour engager un difficile dialogue avec un douanier turc, coiffé d’un fez et orné d’aiguillettes vertes. Mêmes inspections, mêmes formalités qu’au débarcadère de Chio. Heureusement, dans la populace grouillante et multicolore qui encombre la douane, je vois venir vers moi une barbe grise qui s’étale en large éventail sur un corps maigre et trop étroit. La bonne et amicale barbe ! Je la reconnais : c’est mon vieux serviteur, mon vieil ami Manoli le Cythéréen, Manoli le compagnon prudent sans lequel on ne saurait s’engager sur les routes d’Anatolie, le sage conseiller, semblable à Nestor, roi de Pylos, et à Naymes, duc de Bavière, le chasseur subtil dont le flair va tout droit aux marbres antiques, qui gisent, ensevelis dans la terre, enfouis sous les ronces ou retenus dans quelque cachette par les mains sacrilèges des Turcs.

Manoli a bien des fois a tourné, » comme il dit, dans les plaines et dans les montagnes de l’Anatolie. L’épigraphie et l’archéologie militantes n’ont pas de serviteur plus docile et plus dévoué. Oh ! combien d’inscriptions il a lavées avec l’eau claire des torrens et des sources, à l’ombre des lauriers-roses ! De combien de statues il a débarbouillé le bout du nez, et gratté l’œil avec son couteau ! Il est le patriarche de l’École d’Athènes, l’instituteur des jeunes recrues, le bon écuyer qui, tour à tour, sangle les chevaux, nettoie les armes, fait les lits, harangue les hôtes et prépare les repas. Si j’avais le goût des parallèles à la façon de Plutarçue, je pourrais comparer longuement ses qualités avec celles de Kharalambos : l’un est plus impétueux, l’autre plus calme ; celui-ci