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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/289

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mouillage de Clazomène. Les doctes médecins du pays turc le veulent ainsi, à cause de la peur qu’ils ont du choléra. La plage où vivait la jolie cité ionienne, riche en philosophes et en athlètes, est maintenant envahie par une herbe rousse et courte, où s’éparpillent les tristes maisons du lazaret. Un pavillon turc, dont le rouge, délavé par les pluies, a tourné au violet pâle, flotte au bout d’un mât désolé. Plus loin, des collines descendent, en inclinaisons douces, vers les plaines, et l’on aperçoit, à travers les taillis, la ligne jaune et sinueuse des chemins. Au bord de l’eau, une maison plus grande que les autres ressemble, avec ses contrevens verts et sa mine propre, au logis d’un petit rentier de Nogent ou de Bougival. C’est l’habitation du « préposé sanitaire » et de ses quatre gardes du corps. Un petit vapeur turc, armé en guerre, a l’air de surveiller, dans un coin du golfe, six bateaux en panne, où dorment, énervés par la monotonie des heures, des pèlerins qui reviennent de La Mecque, et qui ont déjà fait plusieurs quarantaines, le long de la côte d’Egypte. Ces six lépreux sont très maussades et semblent s’ennuyer dans cette relégation. Le ciel se couvre ; l’air s’alourdit ; de gros nuages se traînent pesamment. Les vagues essaient de jaser. Mais, décidément, cette après-midi est triste. Près de cet hôpital, je ne sais quelle torpeur descend du ciel chargé d’ennui. Enfin, le second de la Clio, après une longue conférence avec les autorités de Clazomène, rapporte à bord ses papiers en règle et sa patente nette. Nous avons la libre pratique, et le commandeur des croyans nous permet d’entrer dans les Échelles.

Le paquebot longe, « presque à toucher, » comme disent les marins, une côte d’oliviers pâles et de bruyères en fleurs. Des bouquets de platanes frissonnent sur les pentes ; et, vers le soir, au moment où le déclin du soleil rougit la mer souriante, nous voyons une grande ville de pierre, au fond d’un golfe d’azur : c’est Smyrne. J’aurais reconnu, entre cent autres, la voluptueuse et claire cité, tant j’avais pensé à elle, tant j’avais écouté les récits de ceux qui l’avaient connue. Son nom, redit si souvent par les poètes, sonne harmonieusement. Moins profanée que Naples par la venue des touristes, environnée par la splendeur des mers orientales, elle est lointaine et merveilleuse ; et, derrière elle, quelle immensité de fleuves inconnus et de terres vierges ! La voici, moderne et barbare, très neuve et très vieille, grecque, française, italienne et turque, étrangement composite, cosmopolite et polyglotte, avec ses minarets du temps de Mohamet IV, son cimetière musulman, voilé d’un rideau de cyprès, les campaniles blancs et les dômes verts de ses églises orthodoxes, le petit troupeau gris des maisons