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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/23

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A travers ses crises de croissance, à peine ralenties par les discordes religieuses, nous la voyons se fortifier, puis, reprenant sa marche, rompre le cercle dans lequel la maison d’Autriche essaie de l’enfermer. Inquiétante par sa grandeur même, sans cesse refoulée dans ses frontières par la jalousie de ses voisins, tantôt victorieuse et tantôt vaincue, elle poursuit un travail d’assimilation grandiose qui rappelle les évolutions de la nature, et qui transforme, en un seul et même être, des êtres dispersés. Elle enseigne la discipline à ses membres ; elle instruit à l’abnégation l’égoïsme de clocher. L’orgueil des petites patries locales se subordonne à l’intérêt de tous et accepte, au lieu d’une indépendance sans horizon, une place modeste, mais utile, dans le grand corps national. La Rochelle n’est plus la citadelle des protestans : mais elle est la main de la France tendue vers les Antilles, jusqu’au jour où Nantes, mieux située, la supplante. Bordeaux n’est plus le quartier-général des Anglais en France, ni même la cité tumultueuse qui refuse l’impôt à François Ier : mais elle devient le grand entrepôt du midi, et, trafiquant avec ses anciens maîtres, emplit d’or anglais les coffres de la France. La Normandie n’est plus une menace ou une proie ; c’est un rempart et un grenier qui tour à tour protège ou alimente les bouches de la Seine. La Bretagne, ce môle de granit jeté sur l’Océan, remplit à peu près le même office en faveur de la Loire. Les vaillantes cités du Nord, d’humeur si belliqueuse, cessent de batailler pour leur compte et défendent de leur triple cuirasse l’intégrité du territoire. D’autres villes, bien placées sur les artères nationales et sur les nœuds des grandes routes, centres nerveux du pays, croissent et prospèrent aux dépens de leurs anciennes rivales ; et la métamorphose se poursuit sans relâche, à mesure que le flot de vie, circulant dans ce grand corps, élimine les parties caduques et suscite de nouveaux organes.

Que cette œuvre gigantesque ait eu ses excès et ses crimes ; qu’elle ait effacé mal à propos l’originalité provinciale, étouffé des plaintes légitimes, qu’on ait abusé de la vieille devise : « Une foi, une loi, un roi, » c’est possible. Cependant la nation tout entière, réparant ses erreurs et ses pertes, n’a cessé de pousser des rameaux et de reverdir à chaque tournant de siècle. On la vit enfin se dresser comme un nouvel être dont l’image obsède notre mémoire, depuis le jour où des cartes encore grossières fixèrent les profils familiers de nos côtes et les imprimèrent si avant dans les cœurs, que ce portrait de la France, suspendu jusque dans les chaumières, remplace, aux yeux des humbles, tous les portraits d’ancêtres. Les regards, s’élevant au-dessus de l’horizon domestique, s’accoutumèrent à