Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/224

Cette page n’a pas encore été corrigée


Le grand barbu m’éclairait. J’étais navré. — Heureusement, lui dis-je, nous ne sommes pas ici à la chambre. Les sages ne se laisseront pas entraîner à politiquer. Nos camarades et les maîtres qui leur montrent la bonne voie sauront marquer leurs positions ; ils n’obéiront pas aux injonctions des violens, ils diront nettement jusqu’où ils veulent aller. Chacun chez soi, chacun pour soi, et pas de Dieu pour tous.

— Sans doute, sans doute… nous verrons,.. fit l’étudiant en droit ; et il eut un mauvais sourire, ce sceptique. — D’ailleurs, ajouta-t-il, que les deux tronçons du boa constrictor se rejoignent ou non, que l’on mette la tête devant la queue ou la queue devant la tête, tu sais si je m’en moque, de toutes ces vieilles guitares de la politique. Leurs manigances archéologiques, ça me fait l’effet de la lutte entre Frédégonde et Brunehaut. Je m’en soucie autant que Martine de l’accord entre le substantif et l’adjectif :

Qu’ils s’accordent entre eux ou se gourment, qu’importe ?

Et maintenant que nous avons étudié pour être citoyens, si tu m’en crois, nous irons à Robinson. J’y connais une tonnelle où les lilas fleurissent encore. Il y a d’aimables princesses, et tout ce qu’il faut pour dissiper les famées d’une conférence. De meilleurs jours vont luire pour nous, je te le dis, ô pâle Greslou, fils d’Adolphe, qui était fils de René, lequel lut fils de Werther ; j’en passe, et des meilleurs. On nous promet la paix de l’âme et le retour de la gaîté française, pourvu que nous votions bien. Viens-nous-en, et gaudeamus igitur.

Je refusai de le suivre, monsieur ; d’abord parce que les infortunes de mon véritable aïeul, qui n’est pas Werther, mais Candide, m’ont rendu très réservé sur le chapitre des plaisirs ; ensuite parce que je me méfie de ce garçon. Il travaille bien, il s’amuse de même, sa politique se réduit à parler gaîment du jour où l’on se fera casser les os pour la France ; n’importe, un libre penseur qui raille la politique, qui se moque indifféremment des cléricaux, des opportunistes, des radicaux, cela cache de sombres trames ; ce doit être un boulangiste. Je me méfie. D’ailleurs, de qui ne me méfiè-je pas ? On m’a répété pendant une heure ce verbe fondamental du dictionnaire civique, à propos de tout et de tous. Je suis averti. Je me méfie des prêtres, des laïques, des bourgeois, des chauvins, du mysticisme juif et du mysticisme russe, des beaux esprits, des Chinois, du pape, de mes maîtres et de mes camarades ; après la désillusion que je viens d’avoir, je me méfie du contre-clergé, des contre-apôtres, des réacteurs antiréactionnaires, de ceux-là mêmes qui m’enseignent la méfiance ; enfin je me méfie de moi-même,