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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/22

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Gironde franchie, je ne sais quel air plus vif et plus léger, une douceur de vivre répandue partout, un peuple spirituel, à la fois calme et remuant, plein d’entraînement dans ses allures, plein de bon sens dans ses actes, le seul peut-être en France qui eût la tête politique, patrie d’Henri IV et de Montesquieu ; — puis la Provence élégante et nerveuse, morceau de Grèce ou de Sicile jeté au pied des Alpes, fragment du monde antique à peine effleuré par la tristesse du Nord, si réfractaire à l’union, qu’il a fallu la plus sanglante croisade pour dompter son génie rebelle ; — tous enfin avec leur caractère propre, leurs annales séparées : l’Auvergne à la tête carrée, le Dauphiné subtil et libéral, la Touraine aimable et sceptique, la Bourgogne sagement équilibrée, la lourde et puissante Flandre, la Champagne à double face, l’une riche et l’autre pauvre, mais toujours narquoise, — tous ces peuples ont formé comme autant de petites nations indépendantes. Leurs anciennes capitales sont encore debout, et l’on distingue, sous leur vêtement moderne, les vestiges de leur manteau royal. Qui confondrait Rouen et Bordeaux, la ville enfumée, processive, dominée par des clochers gothiques, et la cité riante, active, sans fièvre, étalée largement le long de ses vignobles ? Ou bien Marseille, la ville grecque, bruyante, étincelante, audacieuse, un peu hâbleuse, secouée par de grands coups de mistral, — et Reims, cette étrange La Mecque de la monarchie française, où la prose présente fait un si parfait contraste avec la poésie du passé, où des files de maisons champenoises, correctement alignées, semblent ramper autour du monument épique sous lequel se courbait le front des rois ? — Voilà les matériaux dont la France est faite. Mais leur antiquité doit-elle nous donner le change sur l’âge de notre patrie actuelle ? Sans doute, ils font partie de notre âme ; mais de la même manière que l’âme des ancêtres revit dans celle de leurs arrière-neveux, qui leur ressemblent et cependant.sont autres. Étrange aberration de l’esprit historique, si les vivans, à force de méditer sur des tombeaux, se croyaient morts, et sentaient peser sur leur tête le poids des siècles éteints !

Notre France, à nous, commence à peine au temps de Jeanne d’Arc, lorsque cette fille sublime, faisant descendre le ciel en terre, intéressa les milices célestes à l’expulsion des Anglais. Cette France rassemble ses tronçons épars sous Louis XI. Dans la fermentation de son adolescence, elle déborde sur l’Italie, mais pour rentrer bientôt dans ses frontières qu’elle achève peu à peu de remplir, comme on voit la Loire, un instant débordée, reprendre son cours majestueux et inégal dans le lit royal que la nature lui a tracé, découvrir et submerger tour à tour les îlots dont elle est semée.