Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/202

Cette page n’a pas encore été corrigée


et fidèle à son roi ! Apparemment, la présomption, la légèreté, les fanfaronnades de ses compagnons dégoûtèrent assez vite le sévère vieillard. On peut supposer aussi, — et à défaut de renseignemens précis, cette supposition a du moins le mérite de la vraisemblance psychologique, — qu’un doute s’éleva dans sa conscience, qu’il se demanda si ces fous ne faisaient pas la guerre à la patrie en même temps qu’à la révolution. Continuerait-il donc à la faire, cette guerre impie, avec eux ? Et le soldat, sans doute, le bon Français, parlèrent en lui plus haut que le gentilhomme… Je n’en sais rien ; pas un mot ne confirme ou n’infirme cette hypothèse, dans les rares et secs documens qui nous restent sur cette période de sa vie. Mais je veux croire, je jurerais que c’est bien pour cela qu’il a quitté l’armée des princes. Quoi qu’il en soit, il renonça de bonne heure à combattre, dans les rangs des vieux ennemis de la France, ces armées républicaines où s’était réfugiée l’âme de la patrie, — l’âme généreuse, indignée de l’horrible hécatombe faite ailleurs, au nom de cette révolution qui avait mis la fraternité parmi ses vertus théologales.

M. de Rions se retira en pays neutre et y vécut pendant plusieurs années d’une vie plus qu’étroite. A la misère s’était ajoutée une cruelle infirmité : il avait perdu la vue. On aime à se représenter, en ces années glorieuses qui succèdent aux années tragiques, — en 1797, en 1799, en 1800, — ce grand vieillard aveugle écoutant, pensif, les nouvelles de quelque gazette, dont Mme de Rions lui donne lecture. Quel cataclysme en dix ans ! Plus de roi. Plus de clergé. Plus de noblesse. Rien que des ruines, les ruines de tout ce qu’il a aimé. Quelque chose subsiste, pourtant, parmi ces décombres d’un monde écroulé, et non-seulement subsiste, mais grandit. Quoi donc ? La France. Et des Pays-Bas, d’Allemagne, de Suisse, d’Italie, d’Egypte, des noms de victoires, des noms sonores comme des fanfares, arrivent à ses oreilles et font bondir son vieux cœur. Comme il avait raison de leur dire, à ceux de Coblentz, que ces sans-culottes, ces va-nu-pieds, c’était encore l’armée de France ! Mais quelle est donc cette force qui les a suscités, ces généraux, ces armées ?… Et parmi tous ces noms, il en est un qui revient sans cesse, un nom étrange, plein de mystère. C’est celui d’un jeune capitaine plus glorieux à trente ans que ses plus illustres compagnons de gloire, un fils, lui aussi, de la révolution… M. de Rions médite ; et dans son souvenir s’éveille un vers de M. de Voltaire :

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

Ah ! pense-t-il, si le roi Louis XVI avait su parler à son peuple