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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/11

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Les hommes de ma génération ressemblent à des voyageurs parvenus au sommet d’une colline dont ils vont descendre la pente opposée. En se retournant, ils embrassent l’horizon d’un siècle qui fuit. Devant eux, s’étendent les brumes de l’avenir. Je ne suis pas le seul, je pense, qui éprouve, à ce moment décisif, le besoin de me former une opinion sur les destinées de mon pays.

La crise de 1870 nous a laissés dans un état singulier. Qu’elle ait renouvelé les cœurs, c’est incontestable. Ceux qui atteignaient alors l’âge viril n’ont qu’à se souvenir. Quel ébranlement de tout leur être ! Quel élan d’affection douloureuse les rejetait vers cette France meurtrie ! Quoi qu’on en dise, l’impression n’a pas été fugitive. Les étrangers, plus équitables envers nous que nous-mêmes, sont étonnés de voir les haines tomber, les partis désarmer, la concorde renaître toutes les fois que, chez nous, on fait vibrer cette corde. Ils ne comprennent pas comment une nation, qu’ils croyaient décapitée, vote sans murmurer ces dépenses militaires qu’on obtient difficilement des peuples façonnés par la discipline monarchique.

Mais, si les cœurs sont d’accord, le désarroi des esprits subsiste. La catastrophe de 1870 l’a même aggravé en rompant les fils de notre politique extérieure. Nous sommes demeurés sans tradition,