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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/94

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répondre : — a Oh ! oh ! » — Puis mon frère sembla s’appuyer sur ses coudes en disant : — « A présent, il vient ! » — Puis, comme il s’efforçait de se lever, il tourna bien vite deux fois sur lui-même en disant : — « Est-ce le train ? le train ? le train ! » — Tandis que son épaule droite faisait un mouvement comme si elle avait reçu un coup par derrière, William tomba en arrière comme évanoui, ses yeux roulaient dans leur orbite. Un grand objet noir, pareil à des panneaux de bois, passait entre nous ou plutôt dans les ténèbres ; il y avait quelque chose qui roulait sur lui et quelque chose comme un bras se levant. Puis le tout s’en alla avec un swish. » Les renseignemens suivans furent recueillis, à diverses reprises, par M. Sidgwick d’abord, par Mme Sidgwick ensuite : avant la vision, Mme Storie entendait chuchoter une voix qu’elle ne reconnaissait pas pour celle de son frère. Ce dernier était assis sur le talus du chemin de fer de la manière même dont il lui était apparu dans le rêve. La machine qu’elle avait vue derrière lui avait une cheminée d’une forme particulière. Mme Storie n’en avait point encore vu de pareille à ce moment-là. Elle se rappelle que M. Storie la trouvait absurde, tellement elle insistait sur cette cheminée qui ne ressemblait, disait-il, à aucune cheminée qu’il connût. Mais il l’informa, quand il revint de Victoria où se trouvait son frère, que des machines de cette espèce venaient d’y être introduites [1].

Dans la vie ordinaire, l’impression faite sur nos sens par les objets extérieurs est généralement assez forte pour que nous ne nous trompions pas sur leur compte. Cependant, quand nous sommes distraits, quand la perception est un peu confuse, quand une préoccupation nous harcèle, il arrive que les idées éveillées par l’impression extérieure ne sont plus tout à fait en accord avec elle. Un jeune chasseur impatient prendra un morceau de bois pour un oiseau posé à terre. Dans le rêve, cette fausse interprétation est plus visible encore. Le système d’idées et d’images que construit l’esprit pour donner un sens à l’impression qu’il reçoit, tout en étant inspiré par cette impression, la dénature et la transforme. Un dormeur qui sent vaguement à ses pieds une boule d’eau chaude rêve qu’il se promène sur un volcan. M. Maury, recevant sur le cou la flèche de son lit, s’imagine qu’il vit sous la Terreur, qu’il est arrêté, emprisonné, traduit devant le tribunal révolutionnaire, jugé, condamné à mort et exécuté. Bonaparte dormait dans sa voiture lors de l’explosion de la machine infernale, il se crut au passage du Garigliano, entendit la fusillade de l’ennemi et s’écria : — « Mes amis, nous sommes cernés. » — L’esprit systématise toujours. Comme

  1. Les Hallucinations télépathiques, p. 110 et suiv.