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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/717

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le spectacle offert au pays est celui de pouvoirs publics occupés à se déconsidérer et à se détruire eux-mêmes, de la moralité humiliée, des plus simples garanties libérales offensées. — On en était là hier encore ! Et de tout ceci que pouvait-il résulter, si ce n’est ce qui arrive, une crise ministérielle de plus ? Depuis un mois c’était attendu ; deux ou trois fois déjà, à l’occasion des affaires de Carmaux, de la loi de la presse, de Panama, le ministère avait eu de la peine à se sauver ; une dernière fois, il n’a pu échapper à son sort, et par une singularité de plus, il disparaît dans un incident de discussion où il avait le droit et la raison pour lui, où il refusait de se prêter à une nouvelle confusion de pouvoirs : il était trop tard ! Le ministère tombe victime de ses faiblesses, de ses fautes, de ses incohérences, surtout des gaucheries d’un garde des sceaux sans consistance ; il tombe aussi victime de cette anarchie qui a envahi le parlement, qui faisait dire hier à M. Loubet, poussé à bout : « Croyez-vous donc qu’on puisse gouverner ainsi ?… Il n’y a pas de gouvernement possible dans ces conditions !… » Ce qui arrive est la suite de toute une situation, et c’est ce qui donne un caractère plus grave à cette crise nouvelle où M. le président de la république a maintenant à découvrir un ministère de concert avec ceux qui ont fait le gâchis. — Cependant la France vit étrangère à toutes ces agitations, étonnée et écœurée de ces spectacles qu’on lui offre, attendant qu’on en finisse ; elle n’est pas trop difficile, elle demande un gouvernement qui la rassure et la dirige, qui ne la livre pas aux passions intérieures et aux dérisions de l’étranger.

Qu’est-ce que la vie de l’Europe au moment où nous sommes ? On ne peut pas dire qu’elle soit précisément troublée, puisque toutes les relations des grandes puissances semblent rester correctes ; on ne peut pas dire non plus qu’elle soit bien assurée, bien équilibrée, que la paix politique, diplomatique du continent soit à l’abri des accidens et des surprises, puisque tous les gouvernemens ne cessent de se préparer pour des crises qu’ils ne désirent pas, si l’on veut, qu’ils se croient néanmoins obligés de prévoir. Les parlemens qui viennent de se rouvrir à Berhn et à Rome reprennent sans doute leurs travaux dans les conditions les plus régulières ; ils ont entendu les discours de l’empereur Guillaume, du roi Humbert, qui ne leur parlent que de la paix, des rapports satis faisans des cabinets. De quoi sont-ils, cependant, occupés dès leur réunion ? Ils ont à délibérer sur des armemens nouveaux, ou sur les finances épuisées par les armemens, sur les moyens de faire face à des dépenses militaires croissantes. C’est le thème invariable ; on dirait qu’il y a partout, avec le désir de la paix, le sentiment d’une situation qui, depuis longtemps, a été profondément ébranlée et ne se soutient plus que par une série d’artifices, par une accumulation de forces destinées à le neutraliser. Ce sont les