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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/71

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craignons. On vit bien que notre amour du merveilleux, quelque temps endormi, n’était pas mort, lorsque, il y a une dizaine d’années, l’hypnotisme, écarté jusque-là, entra définitivement dans la science. Ce fut une vogue inouïe. Comme chaque fois que nous trouvons une vérité nous voulons qu’elle soit universelle, et que tout remède tend à devenir une panacée, il se produisit des exagérations que le temps a déjà commencé à corriger.

Les faits observés devinrent de plus en plus extraordinaires ; il y eut abus sans doute, et je remarque qu’on ne parle plus guère de certains phénomènes assez surprenans dont on fit grand bruit un moment et dont on nous reparlera demain peut-être, car il ne faut désespérer de rien. Cependant, si des résultats définitifs n’ont pu toujours être acquis, de nouvelles voies bien curieuses se sont ouvertes qui, peut-être, conduisent à des vérités imprévues.

Faire entrer le merveilleux dans la science, ce serait satisfaire à la fois notre goût, jamais dompté, pour le merveilleux et notre respect toujours croissant pour la science. C’est ce que l’on essaie de faire, et cette application des méthodes exactes et précises à des sujets qui paraissaient ne relever que de la foi est un des caractères importans et originaux de notre science psychologique. Nous ne voulons plus nous contenter, pour nier ou pour croire, d’impressions personnelles ou de raisons instinctives et vagues. Remarquons-le bien, les faits qu’on apporte à la science n’ont rien de nouveau, toutes les religions en offrent de pareils à leurs adeptes ; ce qui est nouveau, c’est le caractère scientifique qu’on tâche de leur donner, c’est le travail fait pour que nous les acceptions au même titre et pour les mêmes raisons que les enseignemens de la physique ou de la chimie. Cette sorte de dualité de l’esprit, croyant d’un côté, niant de l’autre, flottant d’une idée à l’autre ou les acceptant toutes deux à la fois sans s’inquiéter de leur contradiction, on veut la détruire.

Il est possible que, quoi qu’il arrive, la poésie y perde. Si la science répondait non à certaines demandes, et définitivement non, bien des récits, bien des contes, bien des rêveries, perdraient beaucoup de leur intérêt. Ils en perdraient peut-être bien autant si nous parvenions à établir la réalité de ce qui nous plaît en eux. Cette indécision sur la limite qui sépare la vie réelle du rêve et de la folie n’est pas un de leurs moindres charmes, ni surtout un des moins poignans. Le merveilleux connu ne sera plus le merveilleux.

Ce serait à hésiter, si la vérité ne devait pas gagner à nos recherches ce que l’art y peut perdre, si le but de ces recherches était moins lointain et plus facilement accessible, et si d’ailleurs le domaine de l’art, du rêve et de la poésie ne devait pas demeurer,