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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/70

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Capoue : l’évêque était mort en effet, et, d’après les informations qu’on put recueillir, il mourait au moment même où saint Benoît l’avait vu monter au ciel. Il y a quelques années seulement, un fait de ce genre eût passé pour surnaturel et, à ce titre, presque personne, en dehors du monde des croyans, n’eût seulement pensé à en discuter la possibilité. Désillusionnés, — et ce mot veut presque toujours dire illusionnés en sens inverse, — par la connaissance de bien des erreurs et de quelques tromperies, nous ne voulions plus entendre parler de ce qui ne ressemblait pas à notre expérience quotidienne. Aujourd’hui on se reprend à croire aux visions révélatrices et aux pressentimens. On n’est pas très éloigné de reconnaître à l’esprit humain le pouvoir d’être impressionné, dans des circonstances encore mal définies, par des événemens complètement inaccessibles à nos moyens ordinaires d’investigation et de connaissance. Est-il bien sûr toutefois que la croyance à la réalité de ce pouvoir ait jamais complètement disparu ? Qui de nous n’a entendu raconter d’étranges histoires de pressentimens réalisés, de songes révélateurs, de divinations imprévues ? Une veuve, après la mort de son mari, disait qu’un rêve lui avait fait pressentir ce malheur. Une jeune fille, atteinte d’une affection nerveuse, sentait, dit-on, de fort loin, le médecin qui la soignait se diriger vers sa maison. A vrai dire, tous ces récits étaient de nature à troubler plutôt qu’à convaincre. Des coïncidences, des illusions, des erreurs de mémoire, des inexactitudes, volontaires ou non, pouvaient en expliquer le caractère merveilleux. Au moins aimait-on à le croire quand on ne préférait pas hausser les épaules. Les moins incrédules estimaient que la vie humaine avait des côtés obscurs et inquiétans, à peu près comme un conte d’Edgar Poe, et qu’il était permis de ne pas s’en émouvoir davantage. Bien peu, sans doute, auraient confessé hautement leur croyance, ou même leur doute à l’égard de ces événemens mystérieux. Mais parmi ceux qui niaient le plus vivement, il est permis de croire que plusieurs étaient poussés par la crainte même de trouver à des phénomènes aussi éloignés des enseignemens de l’expérience journalière et du « sens commun, » mais aussi éloignés surtout des vérités que « la science » reconnaissait, une réalité qui aurait inquiété leur intelligence et qui pouvait aussi bien leur faire éprouver ce frisson désagréable que donne la menace de l’inconnu et de l’étrange.

Souvent ce que toute une part de notre esprit nie ou repousse, une autre part aussi l’affirme et le veut. La crainte du surnaturel n’en excluait pas le désir. Nous avons peur de l’inconnu, mais il nous attire, et parfois même il nous attire parce que nous le