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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/67

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Nous ne pouvons envisager sans scepticisme leurs résultats probables : et les débats parlementaires prouvent que beaucoup de ceux qui les ont votées partagent cette impression. La solution imaginée et tentée par le gouvernement prussien apparaît, en effet, bien extraordinaire à nos idées françaises. Ce n’est rien moins qu’une tentative de réintroduction législative dans les mœurs, du bail à cens. On a reculé devant le nom, mais on n’a pas reculé devant la chose.

On refait une propriété partagée, car la loi elle-même est embarrassée pour donner le titre de propriétaire soit à l’un, soit à l’autre des deux contractans. C’est presque cette forme incomplète de la propriété si usuelle en France avant la révolution, et qui, suivant une formule heureuse, synthétisait dans les derniers siècles toute l’évolution des idées sur les droits réels au moyen âge français.

Les Prussiens veulent reconstituer des foyers de petits journaliers ruraux, attachés à la terre, pourvus d’un lopin de terre. Il faut que ce lopin de terre soit insuffisant pour les faire vivre et qu’ils se voient par suite obligés de demander leur subsistance au travail, à la main-d’œuvre que réclame le bien noble. On pourrait en faire de petits propriétaires. L’État l’a bien tenté ; il a organisé sur les terrains peu peuplés de la Prusse orientale, sur des domaines rachetés par l’État, des essais de colonisation officielle ; mais les résultats sont très restreints et aucun mouvement semblable ne se manifeste en dehors des expériences officielles. C’est, disent les agrariens, que la matière sociale fait défaut, qu’il n’y a point en Prusse d’élémens disposant du petit capital que suppose l’acquisition de la propriété, et prêts à l’engager dans cette voie. C’est plutôt, nous semble-t-il, que le grand propriétaire foncier ne se soucie nullement de démembrer, aux mains de petits propriétaires indépendans, le domaine qu’il a toujours désiré étendre, et qu’il a réussi depuis cent ans à agrandir, à doubler aux dépens des petits tenanciers. Son idée dominante, c’est de maintenir à l’état de dépendance sociale la population rurale qui l’entoure. Nos domaines ne seront plus tenables lorsque nous serons entourés de propriétaires libres, disaient les propriétaires nobles au temps de Hardenberg. C’est la faculté donnée au paysan de quitter le bien noble qui a tout perdu, disait, il y a quelques années, M. de Manteuffel, qui est considéré par les Allemands comme un esprit ouvert et éclairé. Et, guidé par ces tendances vieilles de plusieurs siècles, le propriétaire noble trouve que ce serait payer trop cher la main-d’œuvre dont il a besoin, que de l’acheter au prix de la formation d’une classe de petits propriétaires indépendans.