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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/65

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point que les statistiques demandent à être interprétées ; celle-ci ne donnerait point encore une idée suffisante de la situation de la propriété rurale en Prusse, si l’on ne songeait que les Allemands comptent au nombre des exploitations agricoles les lopins de terre abandonnés, pour un temps toujours très limité, aux journaliers ruraux dont nous avons parlé et dont la condition se rapproche infiniment plus de celle des anciens serfs que de nos petits propriétaires français.

Tel est l’état agraire qu’a créé en Prusse, au XIXe siècle, l’aristocratie foncière, et que la monarchie lui a laissé créer. Ce n’est point seulement dans les livres, dans les thèses historiques, que les Allemands font la guerre aux théories du droit naturel, au radicalisme idéaliste des Français, aux conceptions de justice sociale, qui dominent depuis plus de cent ans notre histoire. La conception féodale domine encore une bonne moitié de la monarchie prussienne : cette moitié orientale conquise depuis peu de temps, en somme, à la civilisation européenne. L’esprit pratique et la politique expérimentale que les Allemands opposent à notre idéalisme radical prend parfois l’aspect de l’esprit féodal. C’est l’esprit féodal qui mit au début du siècle son veto sur l’importation des idées de la révolution, puis qui sut faire la part du feu, et la taire des plus restreintes. Nous allons voir qu’il n’a point désarmé.


VI

Latifundia perdidere Italiam, écrivait Pline. La Prusse est fort loin d’en être où en était l’Italie au temps de Pline. Mais les doctrines du droit naturel, comme les fées qu’on a négligé de convoquer au berceau de l’enfant, respectent mal les programmes législatifs ou les œuvres économiques que l’on a édifiés sans elles. Il se trouve qu’au terme du XIXe siècle, la campagne agraire, si savamment conduite, si impérieusement dirigée par l’aristocratie foncière, ne paraît point lui donner les satisfactions qu’elle s’était préparées et qu’elle attendait. Comme le métayer qui a passé contrat avec Jupiter

notre homme
Tranche du roi des airs, pleut, vente et fait en somme
Un climat pour lui seul
Son champ ne s’en trouve pas mieux.

L’émigration tendant à dépeupler les biens nobles de l’est, la population rurale en décroissance marquée sur ces vastes territoires, la dette hypothécaire de la propriété rurale accrue de 427 millions de francs en trois ans, le propriétaire noble, le