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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/63

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sujets héréditaires. Fort dépendans, — c’est à cela que le seigneur tient surtout, — errant de bien noble en bien noble, ils forment à l’heure actuelle la classe des journaliers ruraux. Ils représentent, avec les cohortes de travailleurs nomades qui circulent dans la Prusse orientale et en Saxe, ce que les Allemands appellent les Insten, les débris de la classe ancienne des petits tenanciers, usagers d’une chaumière, d’un coin de terre, qui s’acheminaient lentement, péniblement vers la possession héréditaire, puis vers la propriété de la terre, et qui se sont trouvés dépouillés et comme déplantés par l’évolution de la première moitié du XIXe siècle.


V

Ainsi l’aristocratie foncière sut tirer parti du répit que la grande période de silence qui s’étendit sur l’Europe de 1815 à 1848 devait lui laisser.

Mais la crise de 1848 ne fut pas seulement en Prusse une crise politique marquée par l’apparition des idées constitutionnelles. Elle a été une crise sociale, une crise agraire. Le petit paysan, quelle que soit l’infériorité de sa condition et de sa culture, est las d’être opprimé. Il se révolte contre la corvée, contre l’organisation féodale du bien noble, demeurée debout, contre les duperies qu’il a subies depuis cinquante ans, contre la banqueroute de ces projets d’émancipation sociale, dont on l’a leurré aux heures de crise nationale. Le mouvement est d’autant plus marqué que l’aristocratie foncière aura été plus exigeante et plus tenace dans ses tendances de réaction féodale. C’est en Silésie, sur cette terre classique de l’oligarchie terrienne, que l’agitation est le plus sensible. Les réunions rustiques de Silésie, les Rustikalvereine, sont le pendant des clubs révolutionnaires. Mouvement bien facilement réprimé ; mais plus facilement réprimé que les idées qui l’avaient suscité, ou que les réflexions et les inquiétudes qu’il laissait derrière lui. Ce fut en 1850, en pleine période de réaction que, Frédéric-Guillaume IV et le ministère de Manteuffel, presque en dépit d’eux-mêmes, se résolurent à compléter la législation de Hardenberg. Les lois de 1850 firent pour les petits tenanciers ce que les lois de 1811 et de 1816 avaient fait pour les gros. Elles leur concédèrent la propriété en échange de l’abandon d’une partie du sol, elles déclarèrent les corvées et les services rachetables.

Seulement l’aristocratie foncière avait de longue date pris ses précautions ; il n’y avait plus de petits tenanciers, ou du moins il en restait fort peu. La loi de 1850 eut dû faire beaucoup plus de propriétaires que la loi de 1816. Elle en a fait 12,000 en tout et pour tout. Elle a fait disparaître, il est vrai, la corvée et les charges