Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/59

Cette page n’a pas encore été corrigée


l’esprit perde en force ce qu’il gagne en étendue ; qu’à voir toutes les avenues, il ne retrouve plus sa direction ; ou peut-être, l’ouverture d’esprit conduisant aisément au scepticisme, perd-il, avec la confiance et la certitude, le principe même de l’action. Serait-il vrai que quelque étroitesse d’esprit soit une qualité nécessaire à l’homme qui veut agir sur son siècle ? Les vues larges et pénétrantes de Hardenberg lui font le plus grand honneur, elles ne firent à la Prusse qu’un profit médiocre.

Quelle force de volonté il eût fallu pour imposer une réforme sociale d’une semblable portée à cette aristocratie foncière des petits hobereaux, qui demeuraient, en dépit de tout, la classe dirigeante de l’État des Hohenzollern ! Et d’où donc eussent pu venir à Hardenberg et aux quelques fonctionnaires éclairés et libéraux que l’administration prussienne lui avait donnés pour auxiliaires les appuis extérieurs ? Ni de la volonté royale, ni du tiers-état qui n’existait point en Prusse, ni des intéressés eux-mêmes encore abaissés à ce niveau où l’oppression est la garantie la plus certaine de sa propre durée.

La lutte entre le chancelier et les hobereaux prussiens s’est poursuivie de 1811 à 1816. L’esprit de caste y a apporté toute sa patiente ténacité, et le champion des idées de justice sociale les représentait avec trop de légèreté et trop peu de convictions pour avoir pu leur assurer le succès.

Groupés dans ce simulacre de représentation nationale où les trois ordres, noblesse foncière, villes et paysans, avaient envoyé leurs délégués, mais où, parmi les quarante députés, les propriétaires nobles faisaient la loi, ceux-ci firent pas à pas reculer la réforme. Hardenberg paraissait traiter avec fort peu de considération, même avec quelque dédain, cet embryon d’assemblée qui prétendait parfois représenter la nation. Il semble que ce fut lui qui, dans ses rapports avec le Landtag intérimaire, introduisit en Prusse, avant la lettre, cette politique bien connue des Allemands, ce simulacre de parlementarisme dont l’histoire de Prusse a plus d’une fois offert le spectacle, le Scheinparlamentarismus.

Au fond ce fut devant la résistance de la classe dirigeante, de l’aristocratie foncière, qu’il recula et qu’il échoua, soit par insouciance, soit par faiblesse, soit par crainte ; mais plus probablement par une faiblesse de caractère qui revêtait la forme de l’insouciance.

Les projets de Hardenberg touchaient au fond des choses. C’était pour la noblesse la crise décisive, lorsqu’on 1811 apparurent les premiers projets de réforme de Hardenberg ; elle se sent atteinte dans ses œuvres vives, dans le fond même de cette organisation