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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/578

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Les galeries sont jonchées de dormeurs. Dans la cour, quelques feux achèvent de s’éteindre parmi des traînées de brouillard. Un cri de coq, des hennissemens de chevaux annoncent le soleil, et d’une galerie, un derviche se penche, les pouces aux oreilles, pour jeter en haut et en bas l’appel à la prière. Sa voix aiguë, et chevrotant les hautes notes, monte dans l’air calme et froid : Allah li Allah ! En une minute, les dormeurs ont pendu leurs matelas et leurs couvertures multicolores aux balcons des galeries. Pieds et bras nus, ils courent aux puits pour les ablutions. Puis dans la cour chacun étend son tapis de prière, et les génuflexions commencent, les accroupissemens rituels, les contemplations, debout, assis, agenouillés. Derrière le derviche prieur, ils sont tous alignés. Les Albanais eux-mêmes sont devenus graves : passage de mulets, ébrouemens de chevaux allant boire, réveil de chrétiens, entrée d’attelages, frôlement de cavalcades, rien ne peut les distraire...

Le soir, quand le crépuscule avait éteint ses dernières lueurs et quand sous les claires étoiles la nuit sans lune s’était approfondie, autour des grands feux de pins la cour se remplissait de gestes et de discours. Les ombres grandies dansaient aux murs en silhouettes folles. C’étaient des Albanais hâbleurs, joues creuses et profils aigus, la bouche toujours fendue par le rire, des mines de brigands ou de diables en belle humeur. Ils se contaient tout haut quelques coups inédits. Leurs récits ne venaient à nous que par lambeaux, et Kostas traduisait : « tora, vré tou ipa, tha se skotoso, alors, mon vieux, que je lui ai dit, je te vas tuer. » La main portée à la ceinture, à la garde des poignards, à la crosse des revolvers, achevait suffisamment l’histoire. Et c’étaient aussi entre Grecs et Bulgares d’interminables discussions théologiques, où la Trinité, saint Paul et M. Stamboulof intervenaient souvent, où Christos (Jésus-Christ) alternait sans cesse avec kérata (cornu).

Trois nuits presque entières, deux muletiers valaques ont autour de leur feu rassemblé tous les chrétiens du khani : ils savaient tant de tragoudies et ils tragoudisaient si bien du nezl Le succès reste toujours aux belles choses. Toutes leurs tragoudies nouvelles ne faisaient pas oublier une ancienne chanson, que l’auditoire finissait toujours par réclamer et que tout le khani nasillait en chœur, des heures à la file. C’est un vieil air italien : tous les Grecs le chantent ; ils l’appellent le « minore des îles : » un vieil air italien qu’ils ont arrangé pour leur nez, brodé de leurs fausses notes et recouvert de paroles grecques :

Tris phonous ekama dia se

Ke ekama tria taxidia.

Pour toi, j’ai fait trois meurtres

Et j’ai fait trois voyages.