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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/576

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passage. Survient un galop de chevaux, une volée de cravaches, des cavaliers en uniformes, l’avant-garde de l’armée qui rentre des Dibres et d’Okhrida. Derrière eux, nous coupons la foule, écrasant quelques chiens, bousculant quelques ânes et recueillant de-ci, delà quelques bonnes paroles des femmes : « Chiens de Francs ! giaours ! cornus ! »

Sur un gazon usé, des cyprès, d’énormes platanes et de très vieux peupliers couvrent de leur ombre des nattes, des estrades de bois, des divans aux coussins crevés et un canapé en acajou où de vieux Turcs accroupis fument le narghilé. Ils devisent, mais sans bruit, le chapelet dans les doigts. La fumée des narghilés et des cigarettes, jointe à la poussière de la route, les entoure d’un nuage si épais qu’à chaque aspiration le bout des cigarettes apparaît lumineux dans le brouillard.

Des gendarmes, derrière une poutre qui tombe et se relève en bascule, barrent la route : Nos passeports ?.. Des Français ! Mais il n’y a pas de consul français à Monastir ?.. nous ne pouvons pas être Français... Autrichiens ?., non ?.. Anglais ? Russes ?.. Et le tchaouch (sergent) albanais s’entête dans son raisonnement : Nous ne sommes pas Français, puisqu’il n’y a pas de consul de France à Monastir. Tout le poste approuve. Abeddin lui-même, notre fidèle zaptieh, qui nous croit Français, qui nous a vus en compagnie des consuls de France, Abeddin hésite dans sa foi. Il faut que nous soyons Russes, Anglais ou Autrichiens : le tchaouch ne nous laisse que l’alternative. Un Européen, — jaquette noire, gilet jaune brodé de fleurettes bleues, pantalon rayé bleu, — un bel Européen, avec un grand fez coquelicot, est intervenu : « La France n’a pas de consul ici, mais elle a des fréridais^ des religieux, des prêtres. »

Et Kostas ayant ouvert sa bourse, tout le poste, la main au cœur, puis à la bouche et au front, s’inclina.


À travers le quartier musulman, l’Européen nous conduit chez les fréridais dont il nous chuchote le plus grand mal dès qu’il nous entend parler grec : « Ces cornus se disent Français, mais ils sont Autrichiens, Valaques !.. Ils soutiennent Apostolo Margariti. » Lui se dit Hellène et tout à notre service : il est banquier au bazar, près du grand khani ; il a une carte de visite en français :

Eustathios...
Négosian.

Je suis trop reconnaissant à Eustathios... pour transcrire ici le nom.