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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/573

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notonie, et, dressant dans l’azur ses trois têtes fines, pose dans la plaine deux hauts contreforts à façades droites, telles les pattes d’un grand sphinx dans les sables d’Égypte.

Le pope est hors de vue. « C’est un bon vieillard, dit le khandji, mais un peu fou... Il est toqué de ses histoires serbes. Nous autres, pourvu que nous ne soyons plus sous le Turc, il nous soucie bien de Serbie ou de Bulgarie ! Nos pères étaient Hellènes, et personne ne parlait alors de Bulgares. En devenant Bulgares, nous avons gagné que le Turc nous respecte et l’Europe nous soutient. S’il faut être Serbes, rien n’empêchera. Mais pour l’heure, Bulgares vaut mieux. »

À ce sage scepticisme, à cette façon familière de mettre en jeu l’Europe, au grec très pur de notre homme, il était facile de reconnaître un civilisé : Eustathios Gotochi a vécu dix ans à Salonique.


Dans les deux cents maison de Resen nous avons en vain frappé à toutes les portes, pour quêter une tête d’agneau, une jatte de lait, un pain, un œuf. Qui songerait à manger aujourd’hui ? C’est après-demain la grande Panagia ! Seigneur, votre droite est terrible au pauvre voyageur. Sans vous, malgré les brigands et les préfets turcs, la route serait encore facile, mais nous vous avons rencontré en travers de tous nos chemins. Ceux qui vous adorent par le Prophète nous ont fait, en Asie-Mineure, mourir de soif pendant tout un mois, parce que la soif de l’homme vous est agréable sous la lune de Ramazan ; et ceux qui vous adorent par le Christ nous font, en Macédoine^ mourir de faim depuis deux semaines, parce que la faim de l’homme vous est agréable du 1er au 15 août !


De Resen à Monastir, où nous avons hâte d’arriver, quarante kilomètres en deux étapes. Nous avons quitté Resen en plein midi brûlant, et traversé la grande plaine. Pas une herbe et pas un être, qu’un fin nuage blanc accroché aux sommets du Péristeri et deux corbeaux qui se sont envolés d’une carcasse de mulet.

La route franchit les collines orientales un peu au nord du Péristeri. La montée du versant est aisée, quoique assez rapide. Un poste de zaptiehs garde le col, et, pour lire nos passeports, nous impose une longue contemplation du pays. Derrière nous, la plaine de Resnia, où le vent du nord s’est levé, n’est qu’un brouillard de poussière jaune ; la vue du lac de Presba nous est cachée par le massif énorme du Péristeri. Devant nous, mais très loin, un autre brouillard jaune indique la plaine de Monastir, que le même vent du nord balaie. Mais jusqu’au bord de cette plaine, le versant qu’il nous faudra descendre est très épais, large d’une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau, et formé d’un chaos de collines, de