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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/570

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cherait en vain la moindre pousse. Tous les lits de torrens, toutes les rigoles sont à sec.

Deux heures de montée. Nous atteignons un sommet couvert de chênes rabougris. Deux gendarmes, qui ne savent pas lire, essaient de vérifier nos passeports. Mais ils abandonnent ce travail fatigant aussitôt qu’Abeddin leur a conté notre noblesse, et que le pourboire, donné par Kostas, leur a prouvé notre vertu. Ils ont allumé un grand feu. Derrière nous, un autre feu brille au sommet des monts d’Albanie, près du poste de gendarmes où nous avons passé l’autre matin : les dervendjis sont revenus des Dibres et gardent la route ; nous avons eu raison de nous hâter.


L’autre versant est boisé. La grande route, que nous retrouvons bientôt, descend lentement vers le sud-est, au long d’un ruisseau herbu, entre deux pentes de hêtres et de chênes. Des prairies. Un moulin. Des arabas geignantes. Des prés inondés où folâtrent des cochons, — inutile d’interroger : nous sommes en pays chrétien. Par un étroit défilé de saules et de coudriers, nous débouchons dans une immense plaine, brûlée, éblouissante, sans une ligne d’ombre, où le vent du nord soulève des nuées de poussière et noie les horizons d’une épaisse buée. À perte de vue, dans les lignes droites des sillons moissonnés, quelques bœufs glanent les derniers chaumes.

Le premier village que nous rencontrons est, au milieu de la plaine, Resnia ou Resen, à cinq heures d’Okhrida. Un regard dans ces rues encombrées de porcs et une question à ces lourds paysans, qui ne parlent que slave, nous renseignent sur la race et la religion des Resniotes, tous Slaves et presque tous chrétiens. Le bourg se compose d’un vieux quartier de terre et de bois, dans le coin habité par vingt ou trente agas musulmans, et d’une rue bordée d’échoppes neuves.

Le bazar de Resen, durant ces dix années, a brûlé plusieurs fois, comme il sied à tout bazar chrétien. Rues et boutiques béantes sont désertes. La chaleur et la poussière rendent l’air irrespirable ; et la sieste, et toujours l’attente de la Panagia, et ce jeûne affaiblissant, qui dure depuis une semaine, ont vidé les rues ! Seul, devant la porte du khani, un pope aux longs poils gris, trogne rouge luisante au soleil, se précipite pour nous tenir l’étrier. À coups de pied, il a réveillé les gens du khani, qui dormaient en plein air, sous leurs capes ; et, puisque nous sommes Français, il fait venir du raki le plus fort, de l’eau presque tiède et tout à fait corrompue, la plus fraîche de Resnia. Et il nous entoure de ses mains velues, de son haleine, nous parle dans les yeux, nous roule des cigarettes qu’il mouille de sa propre salive !