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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/57

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III

Comment cette organisation a-t-elle traversé l’ère des réformes ? Comment y a-t-elle résisté ? Comment s’est-elle retrouvée au lendemain, à peine altérée en quelques-uns de ses traits ?

C’était un état fort commode pour le grand propriétaire que de pouvoir recruter de force parmi les enfans de ses sujets tout son personnel de serviteurs ruraux qu’il payait en les nourrissant seulement ; que d’avoir toujours à sa disposition les attelages de ses tenanciers, au point que, dans les immeubles du seigneur noble, il ne se trouve point d’écuries pour les chevaux de labour ; que de disposer d’une façon presque arbitraire de la main-d’œuvre gratuite de ses sujets héréditaires ; que d’être enfin garanti dans tous ses abus de pouvoir par le lien qui rattache le serf à la terre.

Mais voici venir les théories du droit naturel, ces théories nées à l’Occident, auxquelles les Allemands tiennent rigueur depuis cent ans. Les voici qui s’infiltrent dans l’Europe entière, qui la bouleversent et qui pénètrent jusqu’au fond des provinces prussiennes.

C’est d’abord, dans la crise nationale qui suit Iéna et Tilsit, les premières réformes de Stein, l’édit d’octobre 1807, qui brise la sujétion héréditaire. Le serf aura le droit de quitter la terre, le domaine seigneurial. La domesticité obligatoire des fils de serfs est balayée dans ce premier effort. C’est une première crise pour le propriétaire noble. Mais il s’en tire encore à bon compte. La liberté qu’on a donnée au sujet héréditaire dans cette société prussienne si minutieusement, si rigoureusement hiérarchisée, c’est, somme toute, celle de mourir de faim s’il sort de sa case, s’il s’éloigne du domaine. Il demeurera sur le bien noble. Il est vrai que la suppression de la domesticité obligatoire va causer quelque gêne au seigneur en l’obligeant à recruter ses serviteurs par voie de contrats librement consentis. C’est un progrès, mais c’est peu de chose en somme.

Les travaux historiques si approfondis des Allemands sur les réformes de Stein tendent de plus en plus à leur attribuer la valeur d’une manifestation salutaire, énergique, mais de peu de portée pratique. Il semble que c’en soit fait des exagérations, du parti-pris dont se sont rendus plus d’une fois coupables les historiens qui ont jugé le premier héros de l’unité allemande : « L’histoire, lisons-nous dans un ouvrage qui vient de paraître, l’histoire a définitivement refusé à Stein le titre glorieux de libérateur des paysans que la croyance populaire lui a attribué pendant près d’un siècle. » De louables efforts font rentrer de plus en plus dans