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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/559

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rit. Les fenêtres n’ont plus ni vitres ni cadres, et les trous sont bouchés de torchons et de journaux crevés. La propreté des rues contraste, inondées par les seaux des riverains pour le Irais des oisifs et des fumeurs.

Abeddin et Kostas cherchent des yeux le khani (auberge) dans ces maisons toutes pareilles. Des étalages de pastèques, de melons, de tomates et de pommes ; des fours et des rôtisseries, avec de grands plats d’oignons. Les passans ne répondent rien et ne semblent comprendre ni l’albanais, ni le turc, ni le grec, aucune des langues dont nos gens peuvent user. Personne n’a fait cercle autour de notre arrivée, comme dans les bourgs albanais et grecs. Personne ne nous a demandé notre âge, notre patrie, notre famille, notre parti politique, notre état d’âme et de fortune. Les fumeurs et les boutiquiers nous accordent à peine un regard.

Nous interrogeons en grec une longue et large culotte des îles, un Grec, celui-là, avec sa veste lacée par derrière, ses bas bien tirés aux genoux et ses souliers découverts, quelque hacal (épicier) venu jusqu’ici de Tinos ou de Mételin :

« Nous ne parlons pas grec ici, den miloumé ta Romaïka edo ; nous ne sommes pas Grecs, nous ; nous sommes Bulgares, imasthe Voulgari, » nous répondit-il, dans le plus pur grec du monde grec. « — Mais moi non plus, frère, je ne suis pas Grec. Je suis Français et je viens en Macédoine pour apprendre le bulgare que l’on ne parle pas dans mon pays et voir où en sont vos affaires, vos bérats, dont on parle dans toute l’Europe. » — Amis, alors ! — et nous entrons dans sa maison, le khani demandé.

La saleté du dedans correspond assez bien aux dehors. Dans la cellule qu’il nous offre, toutes les vermines terrestres, — et familières, hélas ! au voyageur chez le Grand-Turc, — ont donné rendez-vous à toutes les vermines aquatiques. Les vitres sont obscurcies de mouches vivantes ou défuntes, et parmi cette ombre artificielle, les cousins mènent un chœur de joyeuses trompettes. Sur les murs, où courent araignées et cafards, un ami de la France a écrit au charbon : « Zito o Boulanzai, vive Boulanger ! » Notre hôte s’en fait un mérite auprès de nos Noblesses. Il connaît bien la France ! il a été à Sofia et il a vu, chez le prince, des prêtres et des nonnes françaises, qui soignent les malades et instruisent les enfans... Français et Bulgare, un couple d’amis !

Nous nous étonnons qu’un patriote bulgare porte le costume insulaire, hellénique.

« — C’est qu’il n’est pas d’ici, mais de Salonique, et qu’avant d’être Bulgare, du temps où il ne savait pas encore, il se croyait Hellène. »