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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/556

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séché. Au nord et à l’ouest, les collines dénudées y pénètrent en croupes rondes et portent les maisons éparses du village de Briniaitz, — trente ou quarante huttes de pierre. Une ligne de cultures, au bas des collines, borde les landes en friche, que l’Albanais dédaigne noblement de cultiver. À l’est, une chaîne ardue de roches schisteuses se dresse, toute noire de chênes verts. Une route européenne, qu’achèvent des escouades de paysans slaves, monte une heure par des coudes et des retours savans ; mais les caravanes escaladent tout droit l’échelle du raccourci parmi des pierres plates, des quartiers de roches clivées, luisantes de mica, des chênes verts, des épines et des coudriers. Au sommet, une plate-forme découverte entoure un poste de gendarmes : tous les cols et passages dangereux de la vieille Turquie étaient ainsi gardés par les dervendjis (hommes du défilé). Sous nos pieds, la Macédoine.

Enchâssée dans un cercle de hautes montagnes, dont les têtes émergent de la brume, une nappe de brouillards dort sur la plaine fermée d’Okhrida. Le soleil se lève. Le brouillard se troue, s’envole en fumées, se raccroche en dernières effilochées aux sommets des joncs, aux arbres de la rive, et le lac d’Okhrida s’éveille dans sa coupe de verdures, moiré de courans, taché d’ombres par les nuages du ciel, bleu comme un golfe grec : la Macédoine ! Abeddin s’est recueilli, et, tourné vers le soleil levant, avec de grandes génuflexions et de grands gestes, il invoque Allah et son prophète. Cet accès de piété lait un peu sourire ce vaurien de Kostas. Puis l’esprit d’imitation prenant le dessus et l’amour-propre aidant, — on a sa religion aussi, après tout ! — il remercie tout haut la Panagia, saint Savas et saint Démétrius.

Couchés sur le gazon, nous contemplons cet admirable pays. Un pâtre albanais nous énumère les bourgs et les villes : Okhrida et sa citadelle, Trébénitza, Strouga, Radovisti... Il nous conte des histoires albanaises de brigands et de gendarmes. Mais nous ne l’écoutons plus : la vue de cette Macédoine a brusquement éveillé en nous d’autres souvenirs. Quand on a gravi les dernières pentes du Jura français, on découvre ainsi toute la plaine suisse. Les lacs de Genève et de Neufchâtel miroitent, bordés de vignes et de jardins, entourés d’une ceinture de villes, sillonnés de bateaux, longés par des chemins de fer dont les trains en fuyant laissent un sillage de vapeur ; des voitures passent sur les routes au grand trot de leurs chevaux ; les clochettes des troupeaux, le sifflet des locomotives et le brouhaha lointain des villes affairées se mêlent en un bruit confus ; tout s’agite et tout vit... La plaine d’Okhrida est vide. Le lac est désert. Pas un bateau sur cette eau calme. Pas un bruit dans