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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/473

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d’un coup l’orage semble s’apaiser et ces délégués, qui la veille encore ne respiraient que la guerre, vont à Carmaux prêcher la reprise du travail et la paix. Que s’est-il donc passé dans l’intervalle ? Y a-t-il eu des négociations secrètes ? Ce que M. le président du conseil n’a pas cru pouvoir accorder comme arbitre, a-t-il laissé à son collègue M. le ministre des travaux publics le soin de le promettre ? S’est-on entendu sur la grâce et la libération des condamnés d’Albi ? Il est clair que la diplomatie s’en est mêlée entre radicaux, que M. le ministre des travaux publics a promis tout ce qu’on a voulu, pourvu que le travail fût repris, et que l’arbitrage dans tout cela est devenu ce qu’il a pu. Toujours est-il que, d’une heure à l’autre, la scène change et le langage change encore plus. L’arbitrage, ce malheureux arbitrage Loubet, si honni naguère, n’est plus une infamie, une monstrueuse iniquité, une trahison : c’est la sanction souveraine des revendications populaires, la proclamation du bon droit des mineurs, la condamnation de la compagnie, du capital, de l’oligarchie bourgeoise ! le gouvernement lui-même s’est rendu en biffant de sa main débonnaire l’arrêt qui avait frappé les envahisseurs de la maison de leur directeur ! « Votre grève est victorieuse, » dit M Clemenceau, — qui disait la veille tout le contraire. Les ouvriers peuvent maintenant revenir au travail, fiers de leur campagne de trois mois : ils ont sauvé la république, ils ont sauvé le suffrage universel ! Ils ont M. Calvignac pour maire. — ils font l’admiration de la Franca et du monde ! Éternelle comédie de ces plats adulateurs qui passent leur vie à exciter, à abuser et à flatter le peuple, pour avoir son vote, aux élections prochaines !

Voilà cependant comment les choses se passent ! Et de fait, les ouvriers, ceux du moins qui obéissent aux syndicats, aux députés et délégués meneurs de la campagne, l’ont bien compris comme on le leur disait. On leur a dit d’abord qu’il fallait continuer la grève, et ils continuaient la grève. On leur a dit depuis qu’ils triomphaient, et ils triomphent. Ils prétendent rentrer en maîtres au travail, à leur jour et à leur heure. Ils fêtent leur victoire sur la féodalité bourgeoise, traitant la compagnie en vaincue, narguant et même menaçant ceux de leurs camarades qui restent indépendans des syndicats et qui depuis longtemps auraient préféré travailler. Ils se sont hâtés d’aller à Albi chercher leurs condamnés remis en liberté et les ont ramenés comme des héros en triomphe ! Ils ont multiplié les manifestations, faisant marcher même les femmes, promenant le drapeau rouge au chant d’une odieuse Carmagnole, — la Marseillaise subalterne de cette anarchie, — acclamant la « révolution sociale » sous le commandement de M. Baudin et sous l’œil paterne des gendarmes enchaînés par leur consigne d’impuissance. De sorte que cette grève de Carmaux, que M. Clemenceau appelle une « date historique, » reste jusqu’au bout un des plus rares exemplaires de toutes les lois méconnues, des violences réhabilitées,