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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/468

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l’instant de sa mécanique, et ses jambes, dès qu’il s’assied, reprennent d’elles-mêmes le mouvement des pédales. D’où impatience, exaspération de Gabrielle, que radoucit pourtant l’annonce d’un convive, Henri de Bressac, un ancien camarade rencontré par Mareuil et prié à dîner pour ce soir. Madame va s’habiller et Bressac arrive : type de gandin célibataire et viveur, amant en titre d’une demoiselle Margot, dont la tendresse bourgeoise et le dévoûment pot-au-feu commencent à lui peser. Gabrielle reparaît en grande toilette, Bressac aussitôt s’émancipe, elle l’encourage, et sans plus de façons, avant la fin du premier acte, elle s’offre à cet insipide don Juan.

Elle s’est donnée à lui pendant l’entr’acte, et nous voici chez Bressac, dans ce qu’on nomme, d’un affreux mot, une garçonnière. Bressac, déjà plus las de Gabrielle qu’il ne l’était de Margot, ne songe qu’à se débarrasser de cette maîtresse incommode. Depuis quinze jours, à cet effet, il manque les rendez-vous, espace les visites et laisse les lettres sans réponse. Il s’est promis aujourd’hui d’aller tout seul aux courses. Il va sortir, quand paraît Suzanne, vous savez, la meilleure amie, envoyée en avant par Gabrielle, d’abord pour l’annoncer et puis pour ranimer par des reproches une flamme qu’on trouve bien prompte à s’éteindre. Elle ranime en effet, la petite coquine, mais pour son compte personnel, et à son tour, sans plus de cérémonies que Gabrielle au premier acte, elle se met à la disposition de Bressac, qui paraît sensible à des offres aussi flatteuses. Suzanne à peine sortie, Gabrielle arrive, plus passionnée que jamais, agaçante et ridicule à force d’enfantillages et de simagrées amoureuses. Au milieu d’un duo où Bressac ne donne que de molles répliques, éclate une tempête en jupons : c’est Margot, rapportant les clés du logis qu’elle ne partage plus. Vous imaginez la vivacité du conflit. L’algarade de la demoiselle à la dame ne manque ni de justesse ni d’à-propos scénique. C’est une bonne variation moderne sur l’un des thèmes favoris du romantisme : « Vous, femmes de ce monde, etc., qui cachez un amant sous le lit de l’époux. » C’est la hiérarchie morale, ou immorale, lestement établie entre l’épouse déloyale et la loyale courtisane ; c’est la justice rendue et presque un semblant d’honneur laissé aux vertus professionnelles dans la profession la plus exclusive de la vertu. Devant l’hétaïre en fureur, la femme adultère se tait, et Bressac, redoutant le scandale d’une expulsion, ne sait qu’aller d’une de ces dames à l’autre, en laissant plaisamment échapper des exclamations inutiles autant que plaintives. Margot partie et l’orage passé, Gabrielle a tôt fait d’essuyer ses yeux et de sourire à son bien-aimé. Elle l’attire à ses genoux, et plus que jamais câline, enveloppante : « Si je divorçais, tu m’épouserais, n’est-ce pas, tu m’épouserais, tu le jures ? » Et il jure en effet.

Forte de ce serment, Gabrielle, au troisième acte, se voue tout