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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/465

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pour notre race est là. Sinon, malgré la louable multiplication des écoles, notre peuple glissera de plus en plus dans ce paganisme matérialiste dont M. Taine signalait naguère les progrès ; les bouleversemens inévitables et la victoire certaine des masses populaires seront d’ordre tout matériel ; énervé par des convulsions fréquentes, impuissant à se reconstituer faute d’une base morale, le groupe humain auquel nous appartenons disparaîtra sous la poussée des races plus jeunes et plus saines que l’histoire tient toujours en réserve, pour recueillir la succession des espèces épuisées.

Renonçons à préjuger ce qui sortira de l’incubation présente. Un seul point paraît acquis à nos conclusions : le règne de l’individualisme chancelle, et la philosophie qui en fut l’auxiliaire perd du terrain. Est-ce à dire que tout ce labeur de rares esprits va s’évanouir sans laisser de traces ? Non certes ; l’humanité retiendra les parcelles d’or qu’ils ont trouvées ; et M. Renan en particulier aura mis une marque durable sur les intelligences. Il les ébranla, il les élargit ; elles devront se consolider, elles ne pourront plus se rétrécir. La notion des lois invariables qui gouvernent l’univers, si fortement établie par lui, ne pourra plus être séparée de l’enseignement où l’on professe l’institution divine de ces lois. Le philosophe n’aura pas vaincu les évidences de la conscience par ses argumentations contre l’existence d’un Dieu personnel ; mais il aura continué la tâche de tous les penseurs en reculant un peu plus loin la cause des causes. Ce recul incessant ne détruit rien de l’Être souverain qu’il grandit ; il est la conséquence nécessaire de tout le travail de l’intelligence humaine, depuis le sauvage qui adore un fétiche de bois devant sa porte jusqu’à Pascal et à Leibniz. Chaque découverte qui nous révèle notre monde plus vaste dans l’espace et plus ancien dans le temps éloigne sans l’amoindrir le Créateur de ce monde ; les progrès de la connaissance nous contraignent chaque jour à allonger la chaîne des causes avant d’arriver à la cause première. L’humanité devient presbyte en prenant de l’âge ; elle le sera un peu plus après M. Renan. L’objet regardé ne change ni de dimension, ni de place, parce que l’œil modifié le situe plus loin.

En dehors des thèses controversables pour la foi religieuse, M. Renan a versé sur notre esprit une allusion d’aperçus profonds et limpides. Il n’est plus permis de toucher à une question sans tenir compte de ses jugemens, toujours ingénieux, parfois si solides. Nul n’aura résumé comme lui, avec prudence et clarté, l’état présent de nos connaissances ; par exemple, dans cette belle Lettre à M. Berthelot [1], de 1863, qui est comme le bréviaire des

  1. Fragment philosophiques, p. 153.