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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/438

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II

Les exemples d’amour héroïque sont nombreux. Alceste, Léonore, Valentine, Sieglinde, Brunehild, autant d’héroïnes d’amour. Mais nous en choisirons une plus modeste et plus cachée. Elle ne porte, celle-là, ni le diadème, ni le casque, ni le chaperon de velours. Au lieu du sceptre ou de la lance, elle ne tient à la main qu’un écheveau de laine : c’est la Claire de Beethoven, la vaillante petite Flamande, la gentille amie d’Egmont. En ses deux couplets, quelle charmante bravoure de femme, quelle intrépidité d’amour ! Et comme Beethoven a su proportionner ici le sentiment au personnage ! L’héroïsme de Claire n’est que le reflet ou l’écho de l’héroïsme d’Egmont. Pour Egmont, l’ouverture tout entière, avec les tragiques accords du début, le développement houleux du thème et la péroraison triomphale. A Claire, Clarchen, la petite Claire, il suffit d’une humble chanson. Humble, mais fière pourtant. Et si distinguée, d’une distinction toute féminine, avec quelque chose de fin comme serait la taille de la jeune fille sous l’habit de soldat. Ah ! si j’avais un pourpoint, un chapeau ! Quelle crânerie et quel brio dans ce rêve guerrier, avec quelle adorable mélancolie, quel regret que ce ne soit qu’un rêve ! Rappelez-vous l’allure que donnent les triolets au début de la Marche hongroise. On retrouve ici, dès les premiers mots de Claire, le même dessin rythmique et le même effet. A la fin de la partition, dans les trois ou quatre dernières mesures de la symphonie triomphale, ils brilleront encore, les jolis éclairs de bravoure ; ils apporteront au héros jusque sous la hache une dernière vision de l’enfant qui souhaitait de combattre et de mourir à côté de lui. Pauvre Claire ! Les rêves de gloire et de liberté n’ont jamais passé le seuil de sa chambrette ! Plus heureux que l’humble petite bourgeoise, il est des paysans, dont les vœux héroïques eurent pour confidens et pour alliés le ciel et la terre, les lacs et les bois de leur patrie.

Naguère, à propos de la nature, nous avons déjà parlé de Guillaume Tell ; il convient d’y revenir à propos de l’héroïsme. Dans le chef-d’œuvre rossinien, l’héroïsme est la note fondamentale, dont la nature donne les harmoniques. Retournons donc à Guillaume. Encore une fois, c’est ainsi, par des vues rétrospectives, que notre dernière étude peut compléter les précédentes et fermer le cercle de notre horizon. Je ne sais pas de drame lyrique, hormis le Freischütz, où la nature ait plus de part que dans Guillaume. Elle y commande l’action et communique à l’héroïsme des personnages un peu de sa force et de sa majesté. Elle prête à la conjuration du Rütli une beauté sinon sans égale, au moins sans