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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/403

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grands cours d’eau et que sillonne intérieurement le plus merveilleux réseau fluvial. On y trouve tous les climats, depuis les plateaux glacés des Andes jusqu’aux plaines brûlantes de la zone torride ; on y récolte tous les produits, et ce sol infiniment varié, infiniment accidenté, se prête à toutes les cultures, à toutes les exploitations. Il renferme l’or, le cuivre, le fer, la houille, l’argent et les pierres précieuses ; il nourrit d’immenses troupeaux de bétail ; il possède les plus rares essences forestières, les plaines les plus fertiles, et son commerce, encore au début, se chiffre déjà par plus de dix milliards à l’année.

Spectatrice attristée des révolutions, le plus souvent incompréhensibles pour elle, qui ensanglantent les républiques hispano-américaines, l’Europe, qui leur a fourni les milliards nécessaires à la construction de leurs voies ferrées, à l’élargissement de leurs ports, à leur outillage industriel et agricole, à la mise en valeur de leur sol et de leurs mines, s’inquiète et se demande si elle s’est trompée dans ses appréciations trop optimistes, si ces États portent en eux-mêmes un principe morbide qui, paralysant leurs efforts, les condamne à une irrémédiable impuissance.

Il n’en est rien, et l’avenir le prouvera ; mais il n’en est pas moins vrai que la plupart des républiques espagnoles du Nouveau-Monde offrent depuis quelques années l’affligeant spectacle de guerres civiles sans cesse renaissantes, de malversations financières, de présidens instables, inhabiles à maintenir l’ordre. En étudiant, ici même [1], les causes et les effets de la récente révolution du Chili, nous nous sommes efforcé de mettre en relief le principe même du mal dont elles paraissent toutes plus ou moins atteintes, à savoir l’absence de moralité politique, le cynisme des politiciens, âpres à la curée, soucieux avant tout de s’enrichir, d’entasser en hâte des millions qu’ils acheminent sur l’Europe, qu’ils vont retrouver et dont ils vont jouir en paix quand l’opinion soulevée contre eux les force à se dérober par la fuite à la vindicte publique. La politique, telle qu’on l’entend, avec son triste cortège de pronunciamientos, de coups de force et de scandaleux abus, est la cause de la plupart des maux dont souffrent ces États si richement dotés par la nature.

Sur ce continent, vaste laboratoire d’expériences sociologiques, le développement d’une civilisation dont on ne démêle encore que les élémens primitifs et dont la résultante se dérobe à la vision, est, à chaque instant, accéléré ou retardé par l’instinctive imitation de notre civilisation européenne. Tantôt, comme à Buenos-Ayres,

  1. Voir, dans la Revue du 15 novembre 1891, la Guerre civile au Chili et la chute de Balmaceda.