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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/364

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notre chemin en colimaçon. Le terrain est sablonneux ou pierreux, et on ne voit guère en fait de végétaux que d’épineuses plantes grasses subsistant de rien, des cactus en forme de candélabres ou de raquettes enfilées en chapelet. C’est l’eau qui manque désespérément à cette terre, l’eau vivifiante. Et à une ou deux reprises, on aperçoit une quebrada (littéralement, crevasse), c’est-à-dire un rudiment de vallée au fond de laquelle un lit de verdure descend et serpente entre les collines sèches, à la manière d’une rivière. Ce frais tapis reçoit la vie d’un filet d’eau qu’on ne voit même pas. Quelques Indiens adonnés à la culture de ces campagnes restreintes habitent dans des groupes de huttes aux murs de terre effondrée ou de pierres croulantes, toujours pareils à des ruines.

Le froid est vraiment piquant, mais le soleil brille de tout son éclat. Nous avons peut-être dépassé la région des nuages ; ils sont en bas maintenant. Nous sommes entre 3,000 et 3,500 mètres d’altitude, je ne sais au juste.

Une dame, — c’est la première, — est prise de soroche. Elle se laisse glisser sur son coussin, et se couvrant le visage d’un coin de son manteau, avec le geste de César atteint par le premier coup de poignard des conjurés, elle s’abandonne au mal sans résistance.

Quo non ascendam ? Nous montons sans merci au cri saccadé des roues gravissant des rails posés sur des pentes de toit. Jusqu’où la locomotive hissera-t-elle ses wagons ? Et si l’un d’eux se détachait, avec quelle curieuse vitesse d’aérolithe ne redescendrait-il pas, en quelques minutes, le chemin parcouru !

Une heure s’est écoulée. Tout le camp féminin, à présent, souffre du mal des montagnes. Les enfans crient. Les hommes n’ont rien ou ont assez peu de chose pour n’en rien témoigner. Je me sens un léger cercle autour du front. Une goutte seulement de la coupe empoisonnée ingurgitée à flots par les plus malades. Une dame paraît souffrir beaucoup : « O mon Dieu ! quel chemin de la croix ! » s’écrie-t-elle.

Le train s’arrête à P. de Arieros, où un buffet est installé. En faisant abstraction de la gare, cet établissement compose à lui seul la ville de P. de Arieros. Nous remontons en voiture.

Plus de quebradas, à peine trace de gazon. On aperçoit encore de temps à autre des troupeaux de vigognes ou de lamas qui sont toute l’animation de ces solitudes. — On voit des terrains qui semblent tout préparés pour l’étude des géologues ; des stratifications justifiant par leur parfaite régularité la comparaison de « feuilles d’un livre racontant l’histoire de la terre, » dont elles ont été l’objet. Vers midi, nous contournons des hauteurs singulièrement rocailleuses. Un lit de torrent présente moins de pierres