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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/345

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stationnaires (les voiliers sont forcés de contourner le cap Horn ; le manque de vent les retiendrait des semaines dans le détroit). Aussi, l’arrivée des misérables canots que signale la fumée d’un feu allumé sur un tas de sable accumulé au centre de l’esquif, est-elle une fête à bord. Ils viennent entourés de leurs chiens faméliques, bêtes méchantes et malheureuses, symbolisant la pire condition qui sur cette terre pourrait échoir à une créature humaine, celle de domestique d’un sauvage fuégien. Accueillis hospitalièrement, ils se montrent gais, bons enfans, sans prétention aux belles manières, un peu turbulens, un peu primitifs, d’une rapacité que tempère le respect des blancs et que réprime au besoin la surveillance, d’une voracité que rien n’assouvit. D’ailleurs, sur le pont du bon navire, rien à redouter de leur éternelle fringale. Mais on sait que l’étranger surpris à terre serait sur-le-champ utilisé comme comestible. Ce ne serait pas pour lui faire de mal ; on ne peut pas dire que les Fuégiens soient précisément méchans : c’est l’estomac qui parle. — Du feu divin que ravit notre père Prométhée, il leur a été réparti une si faible étincelle qu’on serait tenté de se demander s’ils ont fait une bonne spéculation en naissant hommes, et si le don de l’intelligence proprement dite, à ce degré de débilité, compense pour eux la perte de l’instinct animal et de la supérieure organisation physique de la bête. Certes, les guanacos, les représentans les plus marquans de la faune du détroit, sont au moins aussi bien armés qu’eux pour le struggle for life, et si, au lieu d’être les honnêtes ruminans du genre chameau qu’ils sont, ils se réclamaient de la tribu des carnassiers, il serait bien possible qu’ils arrivassent au refoulement et à l’extinction des bimanes indigènes. Darwin, qui a observé l’entrevue d’un Fuégien et de sa mère se retrouvant après une longue séparation, déclare que leurs démonstrations sympathiques furent moins intéressantes que la rencontre d’un cheval et d’un de ses vieux compagnons. L’appréciation du naturaliste anglais a pesé, depuis, sur le jugement des voyageurs, car rien n’est préjudiciable comme d’avoir été noté par un homme célèbre.

Il vient de survenir aux Fuégiens une des plus grandes calamités qui puissent frapper un peuple dépourvu pour la défensive, la découverte de mines d’or sur leur territoire. Leur patrie, qui ne tentait personne, est devenue l’objet des convoitises que le mirage du royal métal a le don d’éveiller. Le Chili et l’Argentine se sont empressés de faire valoir leurs droits respectifs sur la pauvre île, dont les occupans logent dans des trous creusés en terre et se nourrissent presque exclusivement, dans la saison d’hiver, de rats qu’ils mangent sans les vider, leur dénûment leur interdisant, en économie gastronomique, tout gaspillage. Une « commission de