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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/339

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latitudes. A midi, le ciel n’est plus jamais complètement nettoyé de nuages. II n’a plus sa couleur, sa profondeur de couches superposées des tropiques. Son bleu le plus pur est une teinte simple, froide et douce, peinte d’un seul coup de pinceau, pareille aux nuances tendres que reproduisent les porcelaines de Sèvres et qu’aimaient à donner aux robes des dames de la cour les peintres de Mme de Pompadour et de Mme du Barry. Les plus frileux inaugurent caleçons et tricots, et sur le pont les galoches et les grandes bottes hivernales des marins font leur apparition. Le matin, des brumes pénétrantes nous enveloppent et ne se dissipent qu’au milieu du jour. On monte le tuyau destiné à coiffer la cheminée du salon. Nous approchons de Magellan et de son rigoureux climat, et déjà les vagues monstrueuses, qui avoisinent les extrémités des vastes étendues terrestres, commencent à balancer le navire de leurs larges oscillations.

Durant cette longue période, nous n’avons pas eu un sujet de distraction par quarante-huit heures, et par sujet de distraction, il faut entendre la voile ou le panache de fumée qui passent ; la capture de quelques poissons volans ou la pêche d’un maladroit dauphin qui se laisse prendre, je ne sais comment, à notre ligne jetée sans espoir sérieux ; ou encore le vol d’une bande d’hirondelles, de ces satellites que les hommes des voiliers racontent être les âmes errantes des capitaines au long cours qui ont fait voir trop de misère au « pauv’ matelot. » On est saturé de navigation.

Le 27, pourtant, nous procure un peu d’émotion : une coupole grise cache le ciel et flotte à l’horizon sur une étroite bande circulaire de couleur livide. On voit quelques éclairs, mais on n’entend aucun éclat de tonnerre. La calotte nuageuse a tendance à s’unir au niveau de la mer au moyen de barres très droites. Ce sont des trombes en formation. L’une d’elles se détache enfin de ce chaos d’élémens en amalgamation, et s’avance gracieusement à notre rencontre. Elle est à une dizaine de kilomètres, et, avec les lunettes, on distingue très bien la gerbe d’eau bouillonnante et limpide et l’obscure stalactite nuageuse qui l’aspire. Elle est de forme élégante, petite pour une trombe, — de quarante à cinquante mètres de diamètre, — ce qui ne l’empêcherait pas d’envoyer notre Tafna à une infinité de pieds au-dessous du niveau de la mer si dans sa course, à peu près perpendiculaire à la nôtre, elle le surprenait au point de jonction. On a d’abord pris les précautions ordinaires en pareil cas, mais nous n’avons rien à redouter, car le paquebot va beaucoup plus vite que le vent qui est très faible, et nous ne nous dérangeons même pas. — Il paraît qu’un coup de canon produirait sur elle le même effet qu’un choc sur un cristal très mince.