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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/338

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jaune et de violet, fières de leurs bottines, celles qui en ont ; les bonnes gens de la Case de l’oncle Tom, si conformes à la légende qu’on s’attend à les entendre chantonner : Ah ! rendez-moi ma Guadeloupe, et qu’ils font rêver de Bamboula. Une variété de couleurs due au croisement, la plus complète possible ; tous les types, depuis le jaune orangé rouge jusqu’à l’ébène le plus pur. Et les bonnes boules simiesques toujours prêtes à rire, riant même quand elles ne rient pas, parce que la nature les a faites comme cela ! on peut les trouver inférieurs, mais on ne peut pas leur en vouloir. Le nègre est l’ami de l’homme. Si le temps ne compte que par les événemens qui le mesurent, nous avons peu vécu dans les vingt jours qui ont suivi notre départ de Saint-Vincent.


Toujours les mêmes flots, toujours la même grande lentille dont nous déplaçons perpétuellement le centre sans modifier le régulier pourtour, toujours le même ciel, seulement chaque jour plus accablant. Toujours l’insipide trépidation de l’hélice occupée à moudre son chemin sous le salon de l’arrière. Le 16 avril, nous croisons le soleil, et la chaleur avance à pas de géant. Le 49, elle atteint le maximum. Nous sommes sous la ligne. La chaleur est devenue l’unique préoccupation. On n’a pas la force de lire, pas la force de causer, et sur le pont la vue de la mer est devenue antipathique. Il semble que ce soit dans des flots d’eau chaude que le Tafna trace son sillon. On calcule que chaque vingt-quatre heures le soleil s’éloigne derrière nous de près d’un degré dans la sphère armillaire, tandis que nous le fuyons de trois degrés sur le méridien terrestre, dans la direction du sud revivifiant, et on s’étonne que son ardeur ne se calme pas. Puis la férocité du ciel s’adoucit un peu. A présent, à mesure que notre bateau glisse le long de la convexité terrestre, la baisse de température s’accentue chaque jour singulièrement. Nous passons l’autre tropique. Les cols et les manchettes, précédemment insupportables, redeviennent de mise ; les mauresques et les vêtemens de coutil disparaissent. La température est bonne, la température est presque fraîche. Quelques jours s’écoulent, et le vent qui vient du sud tourne à la brise. La mer est maintenant grise ou d’un bleu noir, et les paquets d’écume que charrie la houle évoquent assez aisément l’idée des glaçons qui flottent là-bas, loin encore, que nous ne verrons pas, avant-coureurs des banquises polaires. Les oiseaux de mer, des variétés de goélands, des damiers aux ailes quadrillées de blanc et de noir, ont un duvet plus fourni, des formes moins sveltes, plus alourdies de graisse protectrice que les hirondelles habituées des tièdes