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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/325

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infligées plus de trois ou quatre fois les fatigues de la gestation, les douleurs de l’enfantement et les servitudes qui en sont la suite. Un démographe d’outre-Rhin, M. Rümelin, a dit : — « L’espèce humaine n’en aurait pas pour longtemps si l’on n’avait que les enfans qu’on a expressément souhaités. » — Cette réflexion, que d’aucuns trouveront plaisante, nous paraît mélancolique ; mais on n’en saurait contester la justesse ; et si les Allemands font de semblables aveux, ce ne sont pas les Français qui pourront protester. Qui oserait affirmer que sur les 71,000 enfans naturels de 1890, il s’en trouve 500 qui aient été les bienvenus ? Et même sur les 767,000 enfans légitimes de cette année-là, combien n’en est-il pas que leurs auteurs n’appelaient guère ? La nature fait certainement plus que la volonté pour le recrutement de l’espèce : quand ce n’est pas par entraînement qu’on lui obéit, c’est par simplicité, dans le meilleur sens du mot, ou par scrupule. La loi religieuse ici, contre son habitude, fait cause commune avec l’instinct physiologique. La religion catholique honore la virginité et a su organiser savamment le célibat ; mais à tous ceux qu’elle unit, elle répète sans hésitation le Crescite et multiplicamini de la Genèse. Seulement nous sommes dans un temps où la foi périclite, où les âmes simples se comptent, où l’impulsion même du cœur et des sens n’exclut pas toujours de prudens calculs. C’est ainsi que la nature, dont les moyens d’action ne changent pas, se heurte chez nous à des résistances dont elle ne vient plus aisément à bout.

Quant aux motifs de ces résistances, il n’y a pas à les aller chercher loin. Ceux que l’on pourrait appeler les grévistes de la procréation ne sont point, en France, de sombres disciples de Schopenhauer, estimant que « la vie ne vaut pas la peine d’être vécue » et tenant à limiter le nombre des victimes de la destinée. Leur prévoyance est moins philosophique et leurs vues sont plus terre-à-terre. Ils partent de cet axiome que, lorsqu’on est dix à se partager un gâteau, les parts sont moindres que lorsqu’on est deux ou trois. Une multiple progéniture est pour les parens une entrave, un souci, une charge ajoutés à toutes les charges, à tous les soucis, à toutes les entraves qu’implique déjà la vie sociale ; et c’est surtout pour ne compromettre ni leur chère liberté ni leur cher bien-être que les Français s’appliquent à avoir si peu d’enfans. L’égoïsme proprement dit peut, d’ailleurs, trouver ici pour complice l’amour paternel lui-même : il y a des gens qui ne se marient pas ou qui, mariés, cherchent à éluder les conséquences naturelles du mariage parce qu’ils jugent cela, personnellement, commode et avantageux ; mais, souvent aussi, c’est bien l’amour paternel qui, par une singulière ironie, empêche les enfans de naître, à un moment