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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/235

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revanche, soit en réclamant une amnistie en faveur des grévistes condamnés qui sont restés en dehors de la sentence arbitrale, soit en demandant le rappel des troupes de Carmaux, — et le gouvernement, avec l’appui de la chambre, a résisté. M. le président du conseil, dépouillant son rôle d’arbitre, n’a point hésité, pour sa part, à revendiquer le devoir de maintenir à Carmaux comme partout l’ordre et la liberté du travail, — de sorte qu’on en revient à ceci : la grève, si elle continue, n’est plus qu’une insurrection mal déguisée contre l’acte de pacification que ses chefs eux-mêmes ont invoqué, et le gouvernement est plus que jamais ramené à son rôle de gardien de la paix publique, de la liberté des industries. C’est là toute la situation.

Au fond, quelques efforts que tentent encore les agitateurs pour exploiter des circonstances toujours pénibles, pour prolonger la grève en prolongeant les illusions des pauvres gens qu’ils abusent, il n’est point impossible que cet arbitrage Loubet, assez malheureux d’abord, ne finisse par avoir une meilleure fortune. Le ministère, sans être précisément compromis par ces premières épreuves de la session nouvelle, peut avoir encore de mauvais jours, de vives alertes, d’autant plus qu’il est surveillé de près, à ce qu’il semble, par des rivaux habiles à profiter de ses faiblesses, à multiplier les pièges autour de lui. L’arbitrage lui-même pourrait bien finir par gagner sa cause devant une population qui, dans le fond, ne demande que le travail. Il suffirait peut-être que les ouvriers qui ne sont pas asservis au mot d’ordre des syndicats pussent retrouver leur liberté, le droit de revenir sans péril à la mine, sous la protection d’une force prudente et ferme, pour que le mouvement de retour au travail s’accentuât rapidement. Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera peut-être demain. Les hâbleries des voyageurs révolutionnaires en tournée ne peuvent pas suffire à suspendre indéfiniment la vie morale et matérielle de toute une population industrieuse ; mais, que le dénoûment soit plus ou moins prochain, qu’il résulte d’un acte du gouvernement ou de la lassitude des ouvriers eux-mêmes, ces événemens restent ce qu’ils sont, avec leur signification et leur moralité.

Cette crise de Carmaux, si elle garde une importance particulière, c’est qu’elle résume et condense pour ainsi dire, sous une forme plus saisissante, tout ce qui est dans l’air, ce qui apparaît sur bien des points à la fois et est partout un péril : et l’anarchie morale, et l’invasion de la politique, du démagogue dans les affaires du travail, et cette domination irrégulière du syndicat, créant pour les ouvriers une servitude nouvelle, et les idées de fausse démocratie, et les passions de guerre sociale, et l’internationalisme s’infiltrant dans les esprits, et les illusions des masses. Tout y est ! Un arbitrage improvisé peut clore un incident. Il ne suffit pas évidemment pour combattre ou neutraliser ce travail, cette poussée d’anarchie qui est une menace pour la paix